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Europe 1618 - 1648, Moyen-Orient 2018 - par Ibrahim Tabet, Président de la Délégation de La Renaissance Française au Liban

Un article inspiré par le 400e anniversaire des traités de Westphalie ( 24 octobre 1648)

Moyen-Orient 2018, Europe 1618-1648

Depuis la guerre irako-iranienne (1980-1988) la situation au Moyen-Orient rappelle par certains aspects celle de l’Europe pendant la guerre de Trente ans. Opposant Protestants et catholiques, elle a ravagé l’Allemagne entre 1618 et 1648 et s’est combinée au conflit plus ancien entre l’Espagne et les Province-Unis. Elle a été déclenchée par le soulèvement des Protestants tchèques de Bohême contre la politique discriminatoire de Ferdinand II de Habsbourg, souverain du Saint-Empire Romain-germanique.

Ce fut la fameuse défenestration de Prague, suivie d’une répression brutale qui n’est pas s’en rappeler ce qui s’est passé après les premières manifestations contre le régime syrien. Le conflit se propagea rapidement à toute l’Allemagne et fut marqué par des atrocités et des massacres indicibles de part et d’autre, lot commun des guerres de religion.

Les exactions sont nombreuses, même si elles n’ont pas été filmées comme les horribles égorgements rituels commis par Daech : tortures, exterminations en masse d’innocents, viols, assassinats, etc. Des épisodes comme ceux du sac de Magdebourg ou les atrocités commises au Palatinat et en Franche-Comté marquent les esprits pour des décennies, et restent dans la mémoire collective pendant plus d’un siècle, alimentant un cycle infernal de représailles et de vengeance. Le conflit entraîna l’intervention de plusieurs Etats étrangers : l’Espagne aux côtés des Habsbourg d’Autriche, bras armé de la Contre-réforme catholique, le Danemark et la Suède luthériens ainsi que la France catholique aux côtés des princes protestants allemands.

Bien que combattant les huguenots sur son propre sol, la France était prise en étau entre les Habsbourg de Madrid et de Vienne, d’où le choix, dicté par la realpolitik de Richelieu et de Mazarin. Avant d’intervenir militairement dans le conflit, elle s’était contentée, au début, d’appuyer financièrement les ennemis de l’empereur, comme l’ont fait le Qatar et l’Arabie Saoudite pour les ennemis de Bachar el Assad.

Les conséquences politico-religieuses de la guerre furent profondes en Europe. Elle consacra le principe du « cujus regio ejus religio » institué par le traité d’Augsbourg (1555) en vertu duquel les sujets sont tenus d’adopter la religion de leur prince. Ce principe avait débouché sur une relative homogénéisation religieuse des Etats européens qui se traduisit par des expulsions comme celle des huguenots de France, à la suite de la révocation de l’édit de Nantes et des exodes de populations allogènes voire des épurations ethnico-religieuse. Les traités de Westphalie qui mirent fin à la guerre, le 24 octobre 1648, consacrèrent la division religieuse de l’Allemagne, son émiettement politique et l’affaiblissement du pouvoir impérial.

Ils profitèrent surtout à la France de Louis XIV dont ils consacrèrent la prépondérance pendant trois-quarts de siècle en Europe. Ils jetèrent aussi les bases d’un système nouveau de relations internationales fondé sur la pluralité des Etats souverains et mirent fin à la guerre opposant l’Espagne et les Provinces –Unies depuis 80 ans.

Comme lors de la guerre de Trente ans, les conflits en Irak, et en Syrie et au Yémen ont revêtu des dimensions à la fois politiques et confessionnelles, civiles et internationales. Ont été le théâtre d’affrontement direct ou par procuration d’armées régulières et de milices souvent mercenaires, d’épurations ethniques ou confessionnelles, de déplacements de populations, et se sont traduites par les mêmes atrocités.

C’est le cas de l’engrenage qui a mené de la guerre irako-iranienne à la guerre civile sunnite-chiite et à celle contre Daech, en passant par la désastreuse invasion américaine de 2003 et la tentation avortée de séparatisme kurde. C’est encore plus le cas du conflit syrien qui, s’inscrivant dans le cadre de la volonté des adversaires du régime syrien de briser l’axe chiite allant de Téhéran au sud-Liban, en passant par Bagdad et Damas, a rapidement dépassé le cadre local. D’où l’intervention, de l’Iran du Hezbollah et de la Russie en faveur du régime et des puissances déterminées à le renverser aux côtés de l’opposition sunnite ( Etats-Unis, France, Angleterre, Turquie, Arabie Saoudite et Qatar).

Même si leurs buts de guerre ne sont pas les mêmes : davantage géopolitiques s’agissant de l’Occident, en dépit de ses fournitures d’armes aux jihadistes ; à coloration confessionnelle (anti-alaouite) s’agissant des pays du Golfe ; enfin surtout motivée par la volonté de prévenir la création d’une entité kurde du côté d’Ankara. Grâce à l’intervention décisive de la Russie, la Syrie échappera à son démembrement programmé. Cela malgré le maintien d’une force américano-kurde à l’est de l’Euphrate et le problème de la province d’Idlib, toujours aux mains des jihadistes sous contrôle tuc. Ce qui laisse augurer de son partage en zones d’influences : américaine à l’Est, turque au Nord, et russe et iranienne dans le reste du pays. Et malgré le caractère circonstanciel de l’alliance entre ces trois dernières puissances. L’Irak, dont les trois composantes principales, chiite, sunnite et kurde se sont apparemment réconciliées, a été réunifié.

Mais, comme au Yémen, la guerre en Syrie se poursuit, même si son issue favorable à Damas et à ses alliés ne fait pas de doute. Gagner la paix sera cependant plus difficile que gagner la guerre. Si Daech a été vaincu, ce n’est pas la fin de son idéologie et de l’antagonisme entre chiites et sunnites. Comme l’Allemagne en 1648, le monde arabe sort plus affaibli et divisé que jamais par rapport aux puissances régionales historiques que sont l’Iran et la Turquie. De même que la guerre de Trente ans a débouché sur une prépondérance française, la guerre en Syrie marque un retour de la Russie sur la scène du Moyen-Orient. Et l’on ne voit pas se dessiner un règlement global semblable à celui instauré en Europe par les traités de Westphalie, et encore moins un « nouvel ordre » régional concocté par Washington.

Ibrahim Tabet