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Ibrahim TABET - Islamisation de l’Europe ou islam européen ?

Président de la délégation libanaise de La Renaissance Française

En 407, Honorius, empereur romain d’Occident, décrétait l’interdiction du port des braies (pantalons) par les barbares devenus de plus en plus nombreux au sein de l’Empire. Cette réaction tardive contre un attribut vestimentaire, considéré comme un signe distinctif de défi identitaire au port traditionnel de la toge, n’eut bien sûr aucun effet sur le sort de Rome.

Trois ans après, en 410, survint le sac de la Ville éternelle par les Wisigoths d’Alaric. À entendre les cassandres du déclin de l’Europe et du péril musulman, il pourrait exister une analogie entre le sort de l’Empire romain et celui du vieux continent à la démographie en berne. Les musulmans représenteraient, pour emprunter la terminologie de Toynbee, un « prolétariat intérieur » et un « prolétariat extérieur » menaçant sa civilisation.

Alors que la chute de Rome fut attribuée par les païens au dépérissement de ses vertus viriles causé par l’apparition du christianisme et l’abandon de ses dieux protecteurs, certains auteurs affirment aujourd’hui que la crise de la culture européenne (titre d’un livre d’Hannah Arendt) ne saurait être conjurée que par la réaffirmation de ses valeurs judéo-chrétiennes. Et ils fustigent pêle-mêle la déchristianisation, l’individualisme, l’hédonisme, la permissivité, le matérialisme et même le socialisme, qui seraient la cause du délitement des valeurs qui ont formé l’ossature de la civilisation européenne.

Autrement plus inquiétants sont les mouvements comme Pegida (« Les Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident »), qui surfent sur l’islamophobie. Le sentiment d’un défi culturel et démographique musulman a été aggravé par la recrudescence de l’afflux migrants, alors que celui-ci est sans commune mesure avec le danger existentiel que court le Liban qui accueille le plus grand nombre de réfugiés au monde par rapport à sa population et sa superficie. S’y ajoute le danger sécuritaire du terrorisme islamiste planant sur l’Europe, certains dirigeants politiques affirmant même que celle-ci est désormais en état de guerre.

Le communautarisme à l’anglo-saxonne et la laïcité à la française éprouvent autant de difficultés à gérer le problème posé par la croissance et la difficile intégration des musulmans d’Europe. Bien que beaucoup d’entre eux, sans doute la majorité, ne cherchent qu’à s’intégrer à leur pays d’adoption, d’autres répugnent à adopter leurs mœurs et leurs valeurs. L’interdiction du port du voile dans les institutions publiques (perçu par les intéressées comme une atteinte à leur liberté alors qu’il est un instrument de soumission), ne saurait enrayer leur propension à revendiquer ostensiblement leur identité.

Plus efficaces sont des mesures visant à assurer l’émergence d’un islam européen, comme par exemple la formation des imams et l’interdiction du financement des lieux de cultes musulmans par des institutions étrangères. La difficile intégration des musulmans d’Europe passe par le traitement des facteurs à l’origine de leurs sentiments de frustration, d’humiliation et d’exclusion, en particulier les jeunes durement touchés par le chômage. Et si le combat contre le terrorisme islamiste nécessite un renforcement des mesures sécuritaires, le défi est de trouver, sur la scène intérieure, un équilibre entre liberté et sécurité. Enfin la défaite éventuelle de Daech n’éliminerait pas pour autant l’idéologie dont sont issus cette organisation criminelle et les autres mouvements jihadistes qui vouent une haine inexpiable contre l’Occident.

La tâche de contrer la montée de l’islam radical relève avant tout des musulmans, car elle menace autant l’Occident que le monde musulman voué à une traversée du désert, faite de guerres sectaires et d’obscurantisme. Cette montée est due à des causes profondes aussi bien politiques et socio-économiques que religieuses. Elle ne saurait s’expliquer uniquement par l’« incompatibilité » entre l’islam et les droits de l’homme, et les versets du Coran prêchant la violence contre les « infidèles ». Cela dit, ces versets existent.

Même s’il y avait une hiérarchie et une autorité religieuse suprême au sein de l’islam, elle ne pourrait les abroger. Quant aux exégètes musulmans qui tentent de promouvoir une lecture du Coran compatible avec la modernité et le libéralisme, ils ne peuvent qu’avoir une influence limitée. Et les tentatives de réprimer l’islam, comme celle initiée par Atatürk, ont fait long feu. Faut-il pour autant souhaiter l’émergence d’un Luther musulman qui initierait une rupture, telle que celle qu’a connue la chrétienté avec la naissance du protestantisme ? Ce serait provoquer une nouvelle guerre de religion intra-musulmane telle que celle qui fait rage entre sunnites et chiites. À un niveau plus global, il convient, pour démentir la prédiction du choc des civilisations, d’initier un mouvement progressiste et libéral et de promouvoir le vivre-ensemble autour de l’espace méditerranéen, lequel pourrait s’inspirer du Liban, ultime refuge du cosmopolitisme méditerranéen et du vivre-ensemble entre l’Europe et le monde arabe, l’islam et le christianisme, le sunnisme et le chiisme.

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