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Jacques Griffault à propos de La Table du Pacha d’Hélène Tayon

La Table du Pacha. Hélène Tayon (Les ardents éditeurs. 260 p. 20 €)

Le fil rouge des cinq nouvelles de ce recueil c’est la Turquie, pays où l’auteur a longtemps vécu.

Dans la première nouvelle, Gulé-Gulé ,nous sommes à Hambourg. Il pleut. Kémal charge son camping-car. Erika vient de traiter toutes les pièces à la naphtaline. Ils vont s’absenter deux mois. Debout dans le salon obscur ,tante Elif fait sa prière : « Que Dieu nous protège dans ce dur voyage, au moins pendant qu’on sera sur la route ». Et que Dieu ferme les yeux sur le double sacrilège de l’étrangère – Erika, la femme de Kémal, l’allemande qui ne lui donne pas son titre de « tante » – mangeuse de cochon et buveuse de schnaps. Le Ramadan vient de commencer. Tante Elif, très pieuse, va faire tout le trajet sans même boire une goutte d’eau dans la journée. « Gulé-Gulé, Elif » - Bon voyage, Elif – lui dit gentiment Erika une fois qu’ils sont, tous les trois, installés dans le camping-car. Et nous voici embarqués avec eux pour un voyage picaresque de soixante pages durant lequel les frasques de tante Elif vont entraîner des tensions entre Erika et Kémal.

Avec L’origine d’un tambour , le ton devient plus grave. Ismaïl n’est pas convaincu par les propos de Djenghiz qui lui affirme, sourates à la clef, que la Fête des Victimes, au cours de laquelle sont massacrés des moutons, n’est pas une tuerie mais un sacrifice. Ismaïl, qui a fini ses treize ans s’enfuit avec Titiz, un agneau qu’il a nourri, soigné, nommé, aimé. Il part se réfugier chez Kader et sa famille qui vivent, dans la montagne, de plus en plus difficilement depuis que les gens d’en bas ne viennent plus leur acheter le charbon de bois et les fagots ; ils accusent Kader et les siens d’être des sorciers, des jeteurs de sort. Kader est convaincu que s’il descendait au village le jour de la Fête des Victimes et sacrifiait un agneau en public , personne ne pourrait plus rien lui reprocher et que la clientèle reviendrait…

Il faut changer le sédir de place, la troisième nouvelle, nous propose une escale au bord de la mer Egée où vit une grande famille installée là depuis des générations. Le « roi Ali », chef de cette famille, est mort. « Que la terre lui soit douce… mais on va enfin pouvoir changer le sédir de place ! ».
Et voici l’histoire de ce sédir où nous allons rencontrer, entre autres, le batelier Timour, pouilleux, qui, un soir, porte avec le roi Ali, une table à l’envers, tous deux riant aux éclats sous la pluie ; Madame Sédef, la dernière épouse, qui n’est guère aimée ; le fils, le dernier du roi Ali, qui n’a plus toute sa tête.

« Timour le Grand », comme l’appelle le roi Ali , fabrique des « boules de vœux » avec une pâte de ciment, de l’eau et une colle spéciale de son invention. Le vœu écrit sur du papier est inséré dans la boule ,accompagné d’une prière .Et Timour jette la boule dans la mer.. Un jour, Timour en est convaincu, elle accrochera l’œil de Dieu qui voit tout et le vœu sera alors exaucé. À la demande d’Erem, l’enfant brun aux yeux verts, le chéri de son père, Timour répond que non, jamais ses souhaits n’ont été réalisés .Il précise qu’il fait toujours le même vœu et qu’il ne saura qu’à sa dernière heure s’il sera réalisé. Mais il ajoute qu’il a bon espoir. À partir du jour où Timour a apporté ses boules, le roi Ali a transformé l’arrangement des appartements. Il s’est installé dans le salon, traditionnellement la pièce d’apparat, où se trouve le sédir, qui passe pour l’un des plus beaux meubles du canton, sans doute la raison pour laquelle Madame Sédef l’a épousé, en a fait sa chambre et son bureau, et n’en est plus sorti. Personne n’est autorisé à y entrer. Sauf Erem. Et Timour, le seul auquel le roi se confie ; celui-ci, un jour, commande une boule de vœux…

Leyla, 29 ans, l’héroïne de Au salon est née dans une vieille famille riche d’Istanbul qui lui a transmis élégance et légèreté. Elle est l’épouse du Directeur Général des Transactions Bancaires de Turquie, puissant, courtisé, séducteur. Elle a un amant, un jeune homme provincial, un villageois qui pour la première fois affole son corps et son cœur. Cet après-midi-là, Leyla va bridger chez Berrine, la femme du numéro deux de la société financière que dirige son mari. Berrine a trente-neuf ans, elle vient du fin fond de l’Anatolie où son père est à la tête d’une immense fortune, faite à l’arraché, sans états d’âme, dans l’huile de tournesol et la pâte d’abricot. Le problème de Berrine c’est que, de façon congénitale, elle a le bas du dos large et flasque et une constipation héréditaire qui l’a doté de cernes jaunes et d’une surprenante haleine de carnivore. Intelligente, laide, lucide, elle souffre d ‘une jalousie tueuse. Cet après-midi-là, le bridge rassemble chez Berrine, non seulement Leyla, mais les femmes de banquiers turcs réunis, pour signer des contrats avec des étrangers, à Istanbul. Cinq tables de jeu sont dressées. Le jeu prend fin. Leyla a perdu, paie sa dette et réalise soudain qu’elle est la moins habillée de toutes les femmes présentes. Elle apprend que ce bridge sera suivi d’un cocktail. Le premier cocktail de Berrine dans son nouveau pied-à-terre , cocktail pour lequel Berrine a envoyé des invitations. Leyla est persuadée de n’avoir pas reçu de carton. Elle va donc apparaître en simple robe d’après-midi dans une réception de gala ! Persuadée que ce piège a été tramé par Berrine…

À La Table du Pacha, la cinquième nouvelle, on sert les poissons du fond des eaux, les plus fermes, les plus salés, les plus délicieux, et on écrase dessus les petites mandarines vertes des îles, qui donneraient goût de homard à un vieux merlan… Une Mercedes blanche s’arrête devant la vieille baraque qui sert de mairie. Un chauffeur en sort. Puis un pacha ! En grand uniforme blanc, casquette comprise, un vrai comme dans un film. Que vient-il faire à Kanbat, chez ces pauvres diables, ces toujours sales ? Pourquoi a-t-il traversé la moitié de la Turquie ? Tout de même pas pour visiter des champs de betterave, des maisons en torchis, des montagnes pelées… Des questions que se posent tout naturellement le gros Irfan, sale et puant comme deux boucs, la belle Gulal, cette garce à toujours chercher des disputes, Adnan le boucher, qui sait parler aux bêtes et a plein de projets pour rendre la Turquie prospère, et les autres, alors que le pacha n’en finit pas de rester chez Monsieur Hussein, le maire. Adnan charge Adil, qui a un bon cheval, d’aller prévenir les gens de Dalga pour qu’ils cachent tout ce qu’il y a à cacher, qu’ils effacent toutes les traces…

Cinq nouvelles de tonalité différentes, toutes très originales, fort agréablement racontées. L’auteur connaît bien et aime la Turquie, ses paysages, ses couleurs, ses senteurs, sa cuisine ainsi que ses habitants, leurs coutumes, leurs mentalités. Elle les décrit avec jubilation et gourmandise tout en épiçant son écriture savoureuse d’érotisme et d’humour. Son plaisir d’auteur se transmet au lecteur sans discontinuer de la première à la dernière ligne.

Jacques Griffault

n.b. La Table du Pacha a été un des cinq recueils sélectionnés pour le Prix Place aux Nouvelles – Lauzerte 2014.

Pour en savoir plus : www.placeauxnouvelles.fr et aussi la page Facebook.


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