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Jean-François Mattéi a rejoint le ciel platonicien

par Philippe Granarolo

Mon cher Jean-François,

Ainsi ton âme a-t-elle décidé, sans prévenir aucun d’entre nous, de rejoindre précipitamment le ciel platonicien : tu avais la conviction que ce lieu t’attendait, pour cette « vie après la vie » qui est notre sort commun, quelle que soit la façon dont on se la représente. Cette croyance, sans doute plus platonicienne que chrétienne, nous distinguait, mais elle ne nous a jamais séparés : nous partagions tant de convictions philosophiques !

Pour t’écrire cette dernière lettre, moi le mécréant, je revêtirai l’habit du platonicien, ce qui te fera sourire, j’en suis certain, toi qui avais pris l’habitude, depuis quelques années, de me qualifier de « meilleur nietzschéen de France » (formule que je n’ai jamais considérée autrement que comme une belle preuve d’amitié).

Ta jeune âme, alors accompagnée de ce corps athlétique que tu as toujours conservé, avait déjà voyagé en traversant la Méditerranée en 1962, de ton Oran natale aux quais du port de Marseille, ville à laquelle tu resteras toujours viscéralement attaché. Tu n’as quitté Marseille que durant les quelques années où tu fus nommé professeur de philosophie au lycée Fermat de Toulouse. Nommé en classes préparatoires au lycée Thiers de Marseille, tu connus une promotion exceptionnelle, qui te fit passer directement du lycée Thiers à une Chaire de Professeur titulaire à l’Université de Nice en 1980. Mais tu as continué à résider à Marseille, rejoignant Nice pour tes cours à bord des voitures puissantes que tu affectionnais.

C’est à Nice que nous nous sommes connus, dans l’appartement de mon père, qui dirigeait les publications de la Faculté des Lettres, et qui avait fait de toi un trésorier dont il ne cessait de vanter les mérites. Mon père avait découvert avant moi ton extraordinaire puissance de travail. En ce qui me concerne, il me fallut attendre 1991, lors d’une visite dans ton bel appartement de Marseille, à l’époque où tu supervisais la rédaction du troisième tome de la superbe Encyclopédie Philosophique Universelle des P.U.F. (qui sortira en 1992), pour que j’en prenne à mon tour conscience. Une montagne (ce n’est pas une métaphore) de courriers et de papiers divers envahissait ton bureau, montagne sur les pentes de laquelle il ne te fallut que quelques secondes à peine pour retrouver le document dont j’avais besoin. Que tu aies publié, entre 1999 et 2014, près de vingt ouvrages, ne pouvait plus être de nature à me surprendre !

Et c’est toujours à Nice que j’ai découvert ta remarquable connaissance de Nietzsche. Une première fois lors du Symposium international auquel je participais, en 1983, Symposium réuni pour célébrer le centième anniversaire de la rédaction par Nietzsche à Nice de la troisième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra. Une seconde fois en février 1985, lors d’un colloque organisé par le Centre de Recherche et d’Histoire des Idées (dont tu pris la direction après la brutale disparition de notre collègue et ami commun Dominique Janicaud en 2002), colloque consacré à Nietzsche, Hölderlin et la Grèce. Tu y prononças un bel exposé, Nietzsche et l’étoile pythagoricienne, dans lequel tu démontrais l’importance du nombre cinq chez Nietzsche. Est-ce ton exposé qui, gravé inconsciemment au fond de mon esprit, m’a amené à distinguer cinq scénarios dans la futurologie nietzschéenne ? Je ne saurais le dire. Mais ce dont je suis certain, c’est que tu as retrouvé l’importance de ce nombre cinq dans les recherches de celui qui n’était pas encore tout-à-fait ton ami, en participant au jury de thèse qui me permit de devenir Docteur d’États ès-Lettres en février 1991. Tu avais lu ma thèse de plus de 1000 pages avec une étonnante attention, signalant toutes les coquilles qui avaient échappé à mes relectures : j’en fus à la fois vexé et prodigieusement admiratif, les membres des jurys de thèse ne lisant le plus souvent qu’en diagonale les travaux qu’ils ont pour mission d’évaluer.

Ta propre thèse, tu l’avais soutenue quatorze ans auparavant, en 1977, sous la direction de Pierre Aubenque : L’étranger et le simulacre : essai sur la fondation de l’ontologie platonicienne. Elle fut publiée six ans plus tard, en 1983, aux Presses Universitaires de France, maison à laquelle tu resteras presque toujours fidèle. Une lecture attentive de ce gros volume laisse entrevoir tout ce que tes écrits ultérieurs allaient développer. Il s’agissait bien entendu d’un travail très érudit sur l’œuvre de Platon. Mais il ne s’agissait pas seulement de l’Antiquité grecque : le Platon qui t’intéressait était le philosophe qui éclairait comme nul autre les failles et les trahisons de la civilisation contemporaine. Ce sont ces failles que tu n’as cessé de parcourir depuis.

L’ouvrage qui te fit connaître au grand public fut incontestablement La barbarie intérieure, publié aux P.U.F. en 1999, dont tu n’as plus cessé, dans tous les ouvrages qui suivirent (Cf. bibliographie), d’approfondir les analyses. Ce discours un peu sombre eut pour effet que certains te rangèrent dans la famille des « déclinologues ». Quand je t’ai accueilli à La Garde en novembre dernier (c’est la dernière fois où je t’ai rencontré « en chair et en os »), pour participer au colloque « Thém’Art » que j’y organisais, j’ai ironisé sur ce qualificatif, sans que tu contestes mes remarques. Car si, en un sens, tes philosophes de prédilection, Léo Strauss, Hannah Arendt, Patocka, partagent tous l’idée que notre civilisation est en déclin, si nombre de tes derniers livres (Nietzsche et le temps des nihilismes, Le regard vide, Le procès de l’Europe, etc.) ne sont guère optimistes, on ne saurait t’assimiler à ces philosophes qui se limitent à un discours de lamentation.

Deux exemples suffiront pour le montrer et pour pointer la place unique et exceptionnelle que tu occupais au sein de la philosophie française. Dans La barbarie intérieure, tu dénonçais le monstrueux égalitarisme qui aplatit tout et qui nous prive du sens de l’excellence sans lequel rien de grand ne peut naître ni s’imposer. Mais contrairement à beaucoup d’autres, cette excellence, tu ne la voyais pas seulement dans les grandes œuvres classiques, tu la voyais tout aussi bien dans la musique de jazz, dont tu étais un fin connaisseur, dans les compositions et les improvisations de Charlie Parker, de Miles Davis ou de John Coltrane. Aucun de tes collègues déclinologues n’aurait pu écrire ce que tu as écrit en ces pages. Second exemple : tes collègues déclinologues perçoivent la plupart du temps dans les nouvelles technologies un indice de régression et de perte de sens. Ce n’était nullement ton cas. Tu avais découvert avant moi l’intérêt de l’univers numérique, tu étais au courant des dernières avancées technologiques, tu fus l’un des premiers parmi mes amis à disposer d’un GPS sur ton véhicule, tu avais ouvert une page Facebook qui nous permettait de temps à autre de communiquer. C’est sur ta page Facebook que, le 9 mars dernier, je t’ai laissé pour la dernière fois un message de « bon anniversaire » auquel tu as répondu immédiatement avec ta gentillesse habituelle.

Du haut de ton ciel platonicien, mon cher Jean-François, tu continueras à décrypter les pathologies de notre société. Et si l’on ne lira plus tes belles chroniques dans les pages « Débats » du Figaro, tous ceux qui comme moi te connaissent n’auront jamais le moindre doute quant aux positions que tu aurais prises si tu étais encore parmi nous. Ton regard intense continuera à nous éclairer.

Peut-être est-ce cela l’éternité, un regard de l’âme qui continue à percer à jour le réel bien après la disparition du corps qui le véhiculait ? Nous continuerons à avoir besoin de ce regard que nul autre ne remplacera. Jamais tu ne quitteras mes pensées, mon très fidèle ami.

 

 Pour aller plus loin : quelques unes des dernières publications de Jean-François Mattéi (dans un ordre chronologique inversé) :
 Comprendre Camus, Max Milo Éditions, 2013
La puissance du simulacre : Dans les pas de Platon,  François Bourin Éditeur, 2013
L’Homme indigné, Cerf, novembre 2012
Le procès de l’Europe, Presses Universitaires de France, mars 2011
Albert Camus. De la révolte au consentement, P.U.F., 2010.
Jorge Luis Borges et la philosophie, Nice-Paris, Ovadia, 2010.
L’identité de l’Europe, Presses Universitaires de France, juin 2010 (Sous la direction de Chantal Delsol et de Jean-François Mattéi)
Le Regard vide / Essai sur l’épuisement de la culture européenne, Flammarion, 2007.
La République brûle-t-elle ? : Essai sur les violences urbaines françaises Éditions Michalon, 2006
(
Sous la direction de Raphaël Draï et de Jean-François Mattéi)
La crise du sens, Éditions Cécile Defaut, octobre 2006)
L’énigme de la pensée, Éditions Ovadia, novembre 2006
Nietzsche et le temps des nihilismes, Presses Universitaires de France, août 2005 (Sous la direction de Jean-François Mattéi)
De l’indignation, Paris, La Table Ronde, 2005
La Barbarie intérieure, Presses Universitaires de France, 1999

Voir en ligne : http://iphilo.fr/2014/03/25/jean-fr…