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Le Veilleur de l’être

Il m’est difficile d’écrire cette phrase : « Yves Bonnefoy est mort ».
Quatre mots banals et bouleversants. Le plus grand poète contemporain, le plus vigilant, le plus exigeant, le plus tenace, repose en paix. Elle est finie, ce qu’il appelait sa « longue guerre » : un combat mené dans la solitude, le silence et l’humilité pour tenter de réconcilier beauté et vérité, pour tenter de trouver - ou de retrouver - le lien perdu, rompu, blessé, entre l’homme et le monde. Avec des mots.

Une vie consacrée, vouée à la poésie : depuis 1946 avec le « Traité du pianiste » jusqu’ en mai 2016 avec « L’écharpe rouge », un nombre impressionnant de recueils ou de récits poétiques, d’essais sur la poésie et la peinture, de traductions de Shakespeare, de Keats, de Pétrarque sont publiés. Il ne dissocie pas l’écriture de la poésie et l’écriture sur la poésie. C’est la même quête, sans trêve, sans issue, et sans désespoir :

« Nous sommes des navires lourds de nous-mêmes,
Débordant de choses fermées, nous regardons
A la proue de notre périple toute une eau noire
S’ouvrir presque et se refuser, à jamais sans rive. »

écrit-il à l’ intérieur du long poème « Dans le leurre des mots » ; mais il poursuit un peu plus loin :

« Un mot pourtant reste à brûler mes lèvres.
O poésie,
Je ne puis m’empêcher de te nommer
Par ton nom que l’on n’aime plus parmi ceux qui errent
Aujourd’hui dans les ruines de la parole. »

Né à Tours dans un milieu simple, marqué par le petit village au bord du Lot dans lequel il passait les vacances d’été, par le village de Valsaintes en Haute-Provence dans lequel il a vécu et aimé, par l’Italie dont la découverte fut un champ infini d’inspiration et de réflexion, il n’a cessé d’explorer les mystères de la langue et de créer la sienne, afin de souffler sur les braises et de garder le feu allumé, « A faire être le sens malgré l’énigme ».

Professeur au Collège de France pendant 11 ans, il a animé la chaire d’Etudes comparées de la fonction poétique dont la leçon inaugurale sur « La présence et l’image » est une référence théorique. Professeur invité dans de nombreuses universités, reconnu et célébré, il a refusé les honneurs comme les charges pour se consacrer à sa mission de « veilleur de l’être ».

Ecoutons la voix du poète qui vit dans chacun de ses vers et nous aide à vivre :

Une voix 

Tout cela, mon ami,
Vivre, qui noue
Hier, notre illusion,
A demain, nos ombres.
 
Tout cela, et qui fut
Si nôtre, mais
N’est que ce creux des mains
Où eau ne reste.
 
Tout cela ? Et le plus
Notre bonheur :
L’envol lourd de la huppe
Auprès des pierres.

(Les planches courbes, Paris, Poésie Gallimard ,2011)

Christine Lacan