Culture ─ Solidarité ─ Francophonie



"Promouvoir la culture, oeuvrer pour la paix, distinguer les mérites"

Vous êtes : > PUBLICATIONS > Articles et chroniques > Quand je pense à la France

Quand je pense à la France

Un émouvant témoignage, de notre ami,
Walter Glößner de Saarbrücken


Quand je pense à la France …

La situation géographique de mon pays sarrois me vient immédiatement à l’esprit au moment de traiter ce thème : celui de son voisinage immédiat avec le territoire de l’État français.
Dès la fin de la guerre la France était consciente de l’enjeu politique de l’acier et du charbon (rappelons-nous que l’économie de la Sarre reposait jusqu’à la crise énergétique des années 1970/1980 pour l’essentiel sur le secteur charbon/acier).
J’appartiens à la génération qui, à la fin de la guerre, avait juste quatorze ans, et qui donc a vécu la dernière phase de cette guerre, de manière déjà toute consciente.
Et seul du fait de mon jeune âge, je ne fus pas mobilisé.
Alors ces années immédiatement après la guerre - et j’y inclurais encore cette période jusqu’au rattachement de la Sarre à la RFA - sont devenues déterminantes pour l’évolution de ma vie ultérieure.
Mes souvenirs sont bien vivants de cette époque : nos villes de Sarre étaient en ruine et l’administration fonctionnait sous l’autorité de l’occupation française.
C’était également l’époque où nous autres Sarrois, avons pu faire l’expérience heureuse de la fin du rationnement alimentaire, si peu de temps après la fin de la guerre et bien longtemps avant les autres pays allemands. Cette situation étant évidemment lié à l’accès aux produits de l’espace économique français et à l’introduction du franc français comme moyen de paiement.
A cette époque s’est construite ma socialisation, dans la mesure où celle-ci était influencée d’impressions et de facteurs venant de l’extérieur de ma modeste origine familiale, et qui furent :

  • le lycée avec un corps d’enseignants allemands, mais des plans d’enseignement conditionnés « français » et mettant l’accent sur l’apprentissage du français (moyennant la méthode Louis Marchand I-III + civilisation française + cours de conversation), le baccalauréat central (selon modèle français)
  • et puis l’Université de la Sarre (avec un recteur et professeurs français) et le français comme langue véhiculaire sur le campus.
    Avec le recul, je considère ces investissements de la politique française de son temps dans notre petit pays, comme une prestation particulière et qui à terme, à mon avis personnel, ne sont que, hélas, trop peu reconnus :
  • La création de l’Université de la Sarre, d’un Conservatoire de musique et de l’Ecole des Arts et Métiers, le système de formation existant a été complété ainsi à un système de trois niveaux.
  • En même temps – dans ce paysage de ruines – sont revitalisés la Radio sarroise, le Théâtre et les institutions existantes des musées.

Notre pays a profité de cette politique avisée à travers de toutes les générations jusqu’à aujourd’hui.
Toute une génération de bacheliers sarrois de l’époque n’aurait jamais pu accéder à des études universitaires sans qu’existe cette structure de formation dans la circonscription immédiate du pays.

La rencontre avec le phénomène de la langue française vaut bien une réflexion.

Qui que ce soit qui ressent cette langue comme une fascination – l’enseignement dans les lycées fut suffisamment ambitieux – dispose en règle générale de la clé pour comprendre la culture et l’histoire de ce pays et vivra, en sorte, une formation de sa personnalité.
Le hasard a conduit le jeune Sarrois ainsi façonné dans une carrière professionnelle qui lui a bien fait connaître l’orbite française.
Je dois en être reconnaissant car je m’en sens enrichi.
Mes séjours assez étendus dans ce pays, la rencontre avec sa vie culturelle, même les fameux salons qui existent toujours, sa gastronomie, sa lutherie à niveau mondial, le style de vie tout simplement, la manière de voir les choses, … me voilà dès lors que je pense à la France.
La « stratégie France » décidée de l’actuel gouvernement sarrois est, de mon point de vue, dans un certain sens une justification postérieure des efforts déployés alors et visant l’acquisition et la maîtrise de la langue française.
Le succès de cette stratégie devrait porter la Sarre à une position d’unicité sur le plan de la République Fédérale Allemande et qui devrait équivaloir pour cette dernière un apport idéel unique à l’idée européenne.

Walter Glößner
Saarbrücken, le 3 juin 2017