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WARHOL À VENISE par René Le Bars

WARHOL À VENISE

 Il en aurait fallu bien plus pour faire peur aux touristes. Une semaine de grèves suivie d’un premier mai glacial avait paralysé toute l’Italie mais n’avait pas réussi à décourager les amoureux de Venise. Il est vrai que Venise vit sa vie à fond sans se soucier du reste du monde, en apparence du moins, quelles que soient les vicissitudes de la météo et les turbulences de la vie politique et sociale.

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  La scène se passe sur un pont – on est à Venise – un pont dont j’ignore le nom. Il n’en a peut-être pas d’ailleurs. Il fait partie de ces ponts anonymes, si nombreux ici, mais dont le charme romantique est infiniment supérieur à d’autres connus pour leur histoire ou leur écrasante majesté. Il y a dans la société des ponts, comme dans celle des humains, une subliminale hiérarchie avec une extraordinaire gamme de caractères qui devrait faire réfléchir sur l’iniquité fondamentale de la vie. C’est là une autre histoire et mon histoire n’a que faire de la philosophie. Quoi que. Le hasard est souvent le complice pervers de cette science et de beaucoup d’autres.
  Mon pont, en tout cas et pour l’heure, était le plus beau des ponts. Peut-être le plus petit par la taille mais le plus beau par la perfection de sa voûte, par la fragilité de sa rambarde en bois, délicatement peinte sur laquelle étaient accrochés quelques bacs fleuris de couleur vive. Le romantisme absolu. Ce que j’étais venu chercher à Venise précisément. Originalité suprême : sur le petit bras d’eau entre les deux rangées de maisons, au pied du pont, une embarcation large et plate était à quai. Rien à voir avec une barque de pêcheur ou un bateau de promenade comme il y en a tant à Venise. Rien à voir non plus avec un voilier malgré une certaine ressemblance. Un dais de toile épaisse était tendu entre des mâts pour protéger du soleil une sorte d’étal de marchande de quatre saisons où les fruits et légumes s’en donnaient à cœur joie dans la couleur et la diversité : des citrons, des tomates, des aubergines, des laitues, des aulx et des oignons… composant un délicieux tableau d’Arcimboldo dans le cadre rouge et bleu de la coque assoupie sur l’eau immobile.

  Je croyais ce spectacle de marché flottant réservé à la Chine ou au Vietnam. Je n’étais évidemment pas le seul à être étonné. Les habitants du quartier allaient et venaient tranquillement tandis que les touristes mitraillaient la scène. Moi aussi, j’étais venu pour prendre des photos – comme tous les ans – mais, c’est le pont qui m’intéressait, uniquement le pont, que j’avais déjà photographié sous tous les angles lors de mes nombreux pèlerinages. À lui seul, ce petit pont que le hasard avait mis un jour sur mon chemin, à lui seul, il aurait pu symboliser l’amour passionné que j’éprouvais et que je cultivais envers Venise. Il justifiait égoïstement la fièvre de voyage que je ressentais pour ce lieu seul et qui me poussait régulièrement à faire mes valises, cela depuis un temps que je ne mesure plus.
  Le pont et son décor alentour étaient en fait bien plus que Venise. C’était une partie importante de ma vie, très brève mais intense, inoubliable. Une jeune femme, un jour, m’avait servi de guide, avait enchanté mon séjour et s’était emparé de mon être au point d’y laisser sa marque indélébile des années plus tard. C’est sur ce pont que je l’ai vue pour la dernière fois. Je lui dois évidemment des émotions toujours vibrantes et une connaissance particulière de cet endroit unique au monde que chaque visite fait redécouvrir sous un jour toujours empreint de nostalgie, certes, mais aussi de poésie.

  Ce jour-là, je ressentais une excitation inhabituelle proche de l’énervement. Trop de monde sur ce lieu que j’avais tendance, il est vrai, à m’approprier inconsciemment et exclusivement. Il y avait comme un viol de souvenir à la vue de cette foule mouvante, colorée, criarde. Je n’arrivais pas à trouver l’angle idéal pour la photo que je convoitais. Il se trouvait toujours un enfant braillard pour courir devant l’objectif, un chinois ou un japonais pour me faire un grand sourire et se confondre en excuses. Bref, rien ne pouvait marcher ce jour-là.
  Quand enfin la scène par miracle se trouva dégagée, les touristes eux-mêmes faisant une barrière pour me laisser opérer dans les meilleures conditions, un couple d’irréductibles restait penché sur la rambarde pour contempler le fil de l’eau. Je ne pus retenir un mouvement d’humeur et une exclamation grossière à peine étouffée :
Il ne va donc pas se tirer cet abruti !

  L’homme qui avait sans doute compris se retourna tranquillement :

  • Salut, camarade !
  • Adrien !

C’était Adrien Picco, dit Adriano, un ancien de Science Po avec qui j’avais préparé le concours interne de l’ENA et qui était devenu, je ne sais par quel miracle, haut fonctionnaire chargé des œuvres d’art et des musées au Ministère de la Culture.

  • Quelle surprise quand même ! depuis le temps… et quel hasard ! Se retrouver à Venise un premier mai, sur un pont, sans rendez-vous… Qu’est-ce que tu fais ici ?
  • Et toi ?

D’un seul coup, tous les souvenirs revenaient. Adriano n’allait jamais sans son inséparable copain Luc Bianchérini, dit Lucky, une paire de pieds-noirs rapatriés d’Algérie, tendance OAS, imbattables dans les chants africains et les parodies de la Légion. C’est nous les Africains… Imbattables aussi côté dynamisme et décontraction, passeport infaillible pour la réussite. Il me fallait deux fois plus d’efforts et d’application pour obtenir des résultats parfois plus médiocres. J’avais pour ces deux énergumènes une admiration sans borne mêlée d’un peu d’envie et nous nous étions perdus de vue, définitivement pensais-je.

Au premier abord, Adriano semblait avoir trouvé un certain équilibre dans ses fonctions respectables. La présence à ses côtés d’une épouse d’apparence discrète, même effacée, y était sans doute pour quelque chose. Seul le regard toujours scintillant trahissait un fond de caractère enjoué prêt à saisir au vol le bon jeu de mots (même le plus mauvais) ou la dernière facétie à la mode. On n’était peut-être pas si loin du potache qui se déchaînait dans les soirées arrosées de Paris ou les week-end-méchouis à la campagne, capable d’animer une nuit jusqu’à l’épuisement avec des histoires paillardes ou des projets d’affaires incroyables.

Mon admiration de naguère ne demandait qu’à retrouver ses marques. J’entrepris donc d’en savoir un peu plus sur sa surprenante présence à Venise :

Un petit voyage en amoureux ?
Adriano m’arrêta net :
- Secret défense. Nous pourrions peut-être nous retrouver demain autour d’une pizza ? J’ai une bonne adresse.

  J’avais déjà fait tout Venise à la recherche d’une pizzeria digne de ce nom. En vain. Celle d’Adriano m’était inconnue ; elle était excellente. Il était très fort. Et je me suis vite aperçu qu’il connaissait Venise mieux que moi ! Pas seulement la Place Saint-Marc, la basilique et le Palais des Doges. La ville n’avait pas de secret pour lui. Les monuments, bien sûr, il les connaissait tous. Il était intarissable sur l’histoire de la Fenice, le célèbre théâtre dévasté par un incendie ou sur l’une ou l’autre des nombreuses églises de la Cité, la Salute ou le Redontore de Paladio. Il connaissait encore un par un presque tous les palais bordant le Grand Canal. J’étais ébahi. Il faut prendre, disait-il, le Vaporetto n°1 (le plus confortable) et faire le Grand Canal d’un bout à l’autre. On connaît alors tout Venise : quarante palais, quatre marchés, les églises et bien d’autres monuments. Sa science ne s’arrêtait pas là ; il savait tout sur la vie sociale, l’artisanat, la pêche, le tourisme ; même tout sur les techniques du futur pour sauver Venise de la montée des eaux et la préserver de l’ acqua alta.
  Étonnant. Il suffisait d’écouter Adrien pour avoir envie de tout voir. Avec la maturité, il n’avait rien perdu de sa gouaille ; il avait gagné en crédibilité, il avait pris du poids (dans tous les sens du terme) et l’on sentait en lui un extraordinaire pouvoir de conviction qui avait dû lui valoir des réussites professionnelles éclatantes. Un seul point m’étonnait un peu : son allure négligée, jean usé et barbe de quatre ou cinq jours, mais, après tout, on était en vacances et la barbe naissante fait partie de la panoplie de l’homme à succès. Quoi qu’il en soit, on ne s’ennuyait pas. Avec Adrien, le temps passait toujours aussi vite. Trop vite.
  J’avais appris beaucoup de choses sur Venise et bien peu sur mon ancien camarade qui avait conservé, semble-t-il, l’art de cultiver le mystère, dans le droit fil de ses chimères de jeunesse, quand il prétendait être un agent de la DGSE.

  La première journée de nos retrouvailles, pur fruit du hasard, avait filé sans que j’aie pu obtenir le moindre début de réponse à la question fondamentale née de cette coïncidence : qu’est-ce que Adrien faisait réellement à Venise ? Et corollaire : d’où lui venait cette connaissance si savante de la cité des Doges ?

Il me fallait bien rendre à Adrien la politesse de son invitation. Je le fis avec empressement et avec plaisir, mais je dois le dire aussi, avec une réserve de curiosité démesurée.

  Pour des raisons personnelles que je comprenais fort bien, il préférait reporter de vingt-quatre heures ce second rendez-vous, ce qui me laissait opportunément le temps d’une promenade sur les sites aimés, chargés de souvenirs et d’émotion, et sans doute la possibilité d’en découvrir beaucoup d’autres qui m’étaient encore inconnus.

***

  Quartier libre à Venise ! Par tous les temps, été comme hiver, c’est une joie de déambuler dans les ruelles tortueuses à la recherche d’un petit coin secret, d’une maison fleurie ou d’un atelier d’artisan dissimulé dans un passage au détour de la rue. C’est peut-être une odeur de cuisine, un parfum de fleur ou de lessive qui sèche. La promenade solitaire a un charme indescriptible propice à la rêverie poétique, un charme qu’aucune photo ne peut saisir et qui se renouvelle à chaque visite. Une brume de nostalgie donne au souvenir un parfum d’éternité.

  Je sais déjà qu’une journée ne suffira pas pour épuiser le programme que je me suis fixé. Je ferai évidemment mes dévotions aux lieux sacrés, je veux dire la Place Saint-Marc et ses pigeons, le café Florian et son chocolat, la terrasse du Danieli d’où je verrai le ballet silencieux des gondoles et, sur la rive opposée, le reflet de San Giorgio Maggiore dans la lagune enflammée par le soleil couchant. De la Place Saint-Marc, je pousserai à pied jusqu’au Rialto pour voir son marché et, pour suivre les conseils d’Adrien, je remonterai le Grand Canal en Vaporetto pour compter les palais…
Il en est un où je m’arrêterais volontiers. J’ai lu dans un magazine people l’extravagante histoire de Peggy Guggenheim dont le père est mort sur le Titanic. La riche héritière américaine, mariée à Max Ernst, s’est passionnée pour l’art moderne et, de sa rencontre avec les plus grands artistes de son temps : Kandinsky, Picasso, Rothko, Klee, Brancusi, Dali… est née une fabuleuse collection que l’on peut découvrir au Palazzo Venier dei leoni sur le Grand Canal, lieu où Peggy Guggenheim avait décidé de vivre, apportant à Venise une renommée culturelle et « avant-gardiste » que la ville touristique s’est avantageusement appropriée.

Je n’oublierai donc pas de passer par là, avec une pensée émue dans le parc peuplé de statues où la bienfaitrice est enterrée avec ses chiens…
Aurais-je le temps d’aller rendre visite aux pêcheurs dans leurs criques secrètes et aux souffleurs de verre sur l’île de Murano ?

***

Il a fallu un troisième rendez-vous pour que je commence à cerner la nouvelle personnalité d’Adrien. En fait, une nouvelle couche de peinture sur un tableau déjà connu. Et ce fut l’occasion de découvrir enfin un vrai restaurant à Venise, une petite salle au ras de l’eau, au pied d’un pont, dans un décor que j’affectionne. De surcroît, un menu superbe avec de la seiche dans son encre. Un délice. Sans doute ce qui a rendu mon agent secret un peu plus bavard (avec l’aide du rosé).
Adrien Picco, lorsqu’il a intégré le Ministère de la Culture, s’est vu attribuer la charge des œuvres contemporaines, gestion, acquisitions, cessions. Avec une licence de droit des affaires, c’était tout indiqué, n’est ce pas ? Lui, était ravi. Il s’est jeté à corps perdu dans cette science nouvelle, en tous points passionnante, où il a très vite mesuré les perspectives affriolantes et les débouchés vertigineux que l’ère Pompidou avait mis au goût du jour. L’art moderne connut dès lors un engouement prodigieux dont le Président de la République donnait lui-même l’exemple.
Les artistes se pressaient aux portes du Ministère. Adrien les recevait avec délectation. Il fréquenta les plus célèbres, les plus en vue comme Picasso et surtout Pierre Soulages dont il se dit un adepte inconditionnel. C’est Adrien qui, en expert, présentait les dossiers, conseillait, argumentait, notamment pour l’introduction des œuvres dans les musées. Il était devenu pour tous les artistes, et pour la bonne marche du Ministère, un rouage important, même incontournable.
Si lui évoluait en eau claire, d’autres pouvaient s’ingénier à troubler le jeu. Ainsi cet étonnant personnage, pourtant génial, dont Adrien m’a raconté avec force détails, la vie rocambolesque, qui nous ramènera peut-être à Venise…

Elmyr de Hory, tel est son vrai nom (car il en a emprunté beaucoup d’autres), d’origine bulgare, est considéré aujourd’hui comme le plus grand faussaire du XXè siècle. C’est l’homme qui a défié le monde de l’art pendant une décennie, qui a déjoué l’attention des experts comme celle de la justice pendant toute sa vie, et qui a fasciné un cinéaste comme Orson Welles, celui-ci faisant de « l’homme qui a vendu son âme au diable » le personnage principal d’un film.
Né dans une famille passionnée d’art, lui-même peintre de talent et plutôt surdoué, il était capable d’exécuter sur commande et en public, des Picasso, des Renoir ou des Modigliani abusant les plus éminents connaisseurs et suscitant l’admiration des amateurs les plus avertis. Coup de maître, si l’on peut dire, il vend un Matisse au musée de Harvard et plusieurs autres faux à des marchands d’art réputés aux États-Unis. Ce que son talent ne lui apportait pas à titre personnel, il le trouvait plus certainement dans la réalisation de faux par ailleurs fort rémunérateurs.
« Si mes tableaux sont exposés un certain temps dans un musée, ils deviennent authentiques » disait-il sans plus de scrupules. Partant de ce postulat, la cible était clairement définie et l’escroc ne prenait pas beaucoup de risque. Si quelques faux Matisse ou quelques faux Picasso restent accrochés aux cimaises des grands musées américains, la faute en incombe à des experts incompétents ou négligents, peut-être même complices…
Pour son confort et par prudence devant la surabondance de faux qui envahissaient les musées du monde entier, de Londres à Tokyo, mettant ainsi en alerte rouge les services de sécurité, Elmyr de Hory préféra se retirer discrètement à Ibiza où il put poursuivre tranquillement son activité lucrative. La justice mettra quand même un point final à ce commerce frauduleux. Elmyr de Hory se serait alors suicidé, dit-on, sans certitude. Les déclarations officielles ne sont pas forcément faites pour être crues. Le mystère demeure mais Adrien n’est pas mécontent de me faire une confidence qui semblait provoquer chez lui une certaine jouissance : il avait reçu à plusieurs reprises Elmyr de Hory, pour une affaire importante…

***

Le Palazzo Grassi est un des nombreux palais visibles du Vaporetto. Assoupi sur la rive du Grand Canal, le monument baroque néoclassique bâti par Giorgio Massari en 1749 méritait sans doute d’être tiré de son sommeil. C’est ce qu’a pensé à juste titre un homme d’affaires français, milliardaire du luxe et amateur d’art moderne, avec l’idée d’y installer un musée dédié aux créations contemporaines.
Entre les mains de l’architecte japonais Tadao Ando, comme par magie, le palais s’est totalement transformé pour concentrer toute la lumière sur les œuvres d’art tout en respectant les plafonds peints et les arcades en marbre. Avec en guise d’accueil, le crâne monumental fait de casseroles de Subodh Gupta et l’immense ballon rose en forme de chien de Jeff Koons, le Palazzo Grassi ne risque pas de laisser le visiteur indifférent !
Mais le riche amateur d’art est un homme pressé et insatiable que Venise a su séduire une seconde fois en lui offrant la Dogana, ces entrepôts historiques de la douane qui contrôlait jadis l’entrée du Grand Canal et percevait les droits de passage. Par la grâce de l’homme providentiel et le talent de son architecte, en accueillant les folies artistiques du collectionneur visionnaire, la Punta della dogana est devenue le quartier le plus en vue de Venise.

Adrien se pencha vers moi avec une mimique de confidentialité et me glissa à l’oreille : « j’y ai fait entrer un Warhol rarissime et totalement inconnu. »

  • Où ça ?
  • À la Dogana , chez François Pinault !

  Devant ma surprise et ma difficulté à lier les événements, Adrien se lança dans une histoire étrange :

Tu connais Bianca Jagger, la femme de Mick Jagger… c’est une très belle femme.
Oui, d’accord.
- Eh bien, c’était la muse d’Andy Warhol, la femme qu’il admirait le plus au monde, une beauté sauvage et racée, née à Managua au Nicaragua, très cultivée et parlant un français impeccable après un passage à l’Institut d’Études Politiques de Paris (Tiens, un vieux souvenir). On comprend qu’elle ait charmé Mick Jagger après un concert des Rolling Stones.

C’est Bianca, elle-même, qui raconte comment, elle et Mick, sont devenus immédiatement amis avec Andy Warhol lors d’un week-end chez la sœur de Jackie Kennedy et elle trace de l’artiste un portrait particulièrement juste :
« Il avait une qualité d’enfant, une spontanéité, presque une ingénuité, qui le poussait à vouloir tout découvrir, tout faire, tout dire, en court-circuitant les conventions et les usages. »
Il a peint plus de 500 portraits et pris une quantité impressionnante de polaroïds : une véritable galerie où figurent les plus grands artistes, de Marilyn Monroe à Michael Jackson, comme en témoigne une rétrospective de 2009 au Grand Palais de Paris, intitulée « Le grand monde d’Andy Warhol ». Il n’y avait pas de portrait de Bianca référencé comme tel, et pourtant…
Elle apparaît certes, à plusieurs reprises, dans des tableaux à plusieurs personnages. Un grand tableau-montage bien connu, la montre assez discrètement, aux côtés de Truman Capote, Liz Taylor, Mick Jagger, Jack Nicholson, Liza Minelli et Andy lui-même.
C’est Bianca qui, encore une fois, propose une explication :
« À la fin des années 80, Andy a voulu faire mon portrait, un portrait sage, sérieux même. J’ai donc posé en tee-shirt blanc, les cheveux libres, sans sourire, devant son polaroïd. Il a fait un tableau que je n’ai pas acheté et dont j’ai perdu la trace. »

  - Eh bien, voilà, c’est celui-là ! C’est le tableau qui doit se trouver actuellement à la Dogana. Je suis venu cette fois à Venise pour le voir in situ, dans son décor, dans son écrin.

  Adrien bouillait d’impatience, visiblement. La barbe avait poussé encore un peu et il était affublé d’un chapeau de paille tout neuf, style panama, qui ne manquait pas d’élégance, certes, mais qui le faisait passer pour un vrai touriste. Et c’est au fond ce qu’il recherchait pour ne pas courir le risque d’être reconnu par un de ses nombreux interlocuteurs qui aurait pu se trouver là par hasard. Je sentais dans son attitude et son comportement, comme dans son regard, une inhabituelle fébrilité.

***

  À l’époque, les portraits que faisait Andy Warhol ne valaient pas une fortune. Bianca pouvait considérer son portrait comme une fantaisie de plus dans une galerie déjà bien fournie de célébrités qu’Andy prenait plaisir à collectionner. Quel intérêt artistique un tel tableau pouvait-il avoir ?

  Adrien était de la race des visionnaires, de ceux qui, en plus, prennent des risques, savent saisir rapidement les opportunités et souvent, gagnent. Comme François Pinault. Comme Elmyr de Hory.
  Lorsqu’Adrien Picco, haut fonctionnaire chargé des œuvres d’art au Ministère de la Culture, a reçu des mains d’Elmyr de Hory, un « portrait rare, inconnu même » réalisé par Andy Warhol, sa décision a été immédiate. Un réflexe. Une telle acquisition ne pouvait qu’enrichir une collection d’art moderne. Les conditions sont, bien sûr, restées secrètes. Sans doute y avait-il une part d’intérêt bien compris pour les deux parties. Un renvoi d’ascenseur ? Pour ma part, j’ai pensé que le fonctionnaire passionné d’affaires que je connaissais bien avait peut-être momentanément trouvé son maître. Mais, après tout, une copie aujourd’hui vaut sans doute plus cher que l’original à l’époque.
  Quand on prend des risques, il faut être capable d’en assumer toutes les conséquences, de maîtriser les échecs aussi bien que les réussites. De ce point de vue, Adrien était un exemple irréprochable. Le portrait de Bianca Jagger était aujourd’hui à la Dogana !

  J’imagine l’extraordinaire déploiement d’énergie et d’intelligence qu’il a fallu pour parvenir à un tel résultat. Adrien en avait été capable. Et ma joie a été immense lorsque je l’ai revu à l’issue de son séjour, rasséréné, rayonnant, savourant simplement la liberté heureuse que suscite le sentiment d’une mission accomplie.
  L’exposition de la Dogana était une parfaite réussite et Bianca y avait trouvé la place qu’elle méritait, au cœur de toutes les beautés contemporaines.

***

La visite de Venise est encore plus belle si l’on veut bien laisser au hasard sa « part des anges ». En l’occurrence, ma semaine de vacances devant prendre fin, je tenais absolument à découvrir le tableau de Warhol qui ne figurait pas dans mon programme initial. Du palais Grassi à la pointe de la douane, il n’y a que quelques vagues. Mon impatience était grande.

  Dès l’entrée du Musée, je m’enquerrais auprès d’un appariteur :
Pouvez-vous m’indiquer où se trouve le portrait de Bianca Jagger par Andy Warhol, s’il vous plait ?

Mais Monsieur, il n’est plus là ; il a été décroché ce matin même. Un musée parisien désirait le voir de toute urgence.

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