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"Promouvoir la culture, oeuvrer pour la paix, distinguer les mérites"

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MONTPELLIER : Remise de la Médaille d’Or de La Renaissance Française à Mohed ALTRAD le 20 Décembre 2018

Mohed Altrad, chef d’entreprise aux mille succès qui compte 42 000 collaborateurs dans le monde, président d’un club de rugby prestigieux est aussi un écrivain de talent. C’est à ce titre que son nom figurait au 15 novembre parmi les personnalités distinguées par La Renaissance Française.

A l’initiative du Président de la Délégation Languedoc-Roussillon de notre institution, Monsieur Dominique-Henri Perrin, la Médaille d’or de La Renaissance Française, la plus haute de nos distinctions, lui a été remise par notre président international, le Professeur Denis Fadda, au Corum de la ville de Montpellier, devant quelque 400 cadres du groupe ALTRAD.

La cérémonie, remarquablement organisée par la Délégation, a commencé par un exposé du Président Perrin associé à une très belle présentation vidéo de La Renaissance Française, oeuvre du Secrétaire général de la Délégation, Guilhem Beugnon et de lui-même.

Le Président de la Délégation PACA-est (Nice), Mario Gervasi était associé à cette cérémonie.

REMISE DE LA MEDAILLE D’OR DE LA RENAISSANCE FRANCAISE A MOHED ALTRAD

DISCOURS
de
DENIS FADDA

Monsieur,

Vous êtes un chef d’entreprise parmi les plus admirés au monde ; une réussite exceptionnelle qui vous a valu d’être désigné « Entrepreneur mondial de l’année 2015 », devenant ainsi le premier Français à recevoir ce titre. L’Etat avait déjà reconnu vos mérites en 2014 par une promotion dans l’Ordre de la Légion d’honneur. Vous êtes officier dans cet ordre.

Vous êtes un passionné de rugby et vous présidez aux destinées d’un club qui a remporté, sous votre présidence, le Challenge européen 2015 – 2016, son premier titre majeur.

Mais vous êtes aussi un écrivain et c’est pour reconnaître et célébrer cet écrivain que nous sommes aujourd’hui réunis, puisque vous allez recevoir la plus haute des distinctions accordées par notre institution, à savoir la Médaille d’or de La Renaissance Française.

La Renaissance Française est une vieille organisation ; elle est née en 1915 par la volonté du Président de la République d’alors, Raymond Poincaré ; Poincaré qui tient une place importante dans l’Histoire de France. Depuis ses origines, sous le contrôle de la Grande Chancellerie de la Légion d’honneur, elle a été autorisée à distinguer les mérites dans différents domaines, et elle le fait très régulièrement.

Dans le domaine littéraire, elle récompense tous les ans un écrivain pour l’ensemble de son œuvre. Ainsi ont été distingués l’Algérien Boualem Sansal, l’Ecossais Kenneth White, le Belge Jacques De Decker, le Grec Vassili Alexakis et, en 2018, le Japonais Akira Misubayashi. D’autre part, elle accorde un prix dans le cadre de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer, qui est attribué à un ouvrage ou des travaux mettant en valeur la langue, la littérature françaises ou la culture francophone ; le dernier lauréat a été un Algérien. Enfin, elle décerne un prix littéraire, au mois de décembre de chaque année, à l’oeuvre écrite en français, d’un auteur dont la français n’est pas la langue maternelle. Ainsi, l’ont reçu une Italienne, un Vénézuélien et, il y a quelques jours, pour 2018, une vietnamienne.

Vous écrivez des essais, portant principalement sur des questions relatives au management et à la gestion de l’entreprise, dans lesquels vous proposez des approches innovantes.

Et vous écrivez aussi des romans ; des romans qui nous enchantent par leur style, par la beauté de l’histoire, par leur profondeur et par la réflexion qu’ils suscitent.

Dans Badawi, le héros Maïouf qui deviendra Qaher - et cela a son importance - est un enfant du désert. Parti de rien, grâce à sa force de caractère, à sa persévérance, à son travail, il est promis à toutes les réussites. Il est jeune et, après de belles études, il obtient déjà beaucoup tant sur le plan privé que sur le plan professionnel. Pourtant, son désert natal l’attire inexorablement. Il répond à son appel ; vous écrivez : « Il (…) sentit (les animaux) tout proches en même temps que lointains, vivant hors du malheur des hommes. Tout était là, comme autrefois. Le désert, le ciel, la lune réunis (…). Il était seul pour l’éternité. Seul au milieu du désert ». Pour reprendre le titre d’un très beau livre de Jean Daniel, le désert est, pour lui, le refuge et la source.
Maïouf-Qaher me fait penser à ce héros russe de Paul Morand dans La Flèche d’Orient qui, réfugié à Paris après avoir fui l’Union soviétique, ne peut s’empêcher, à l’occasion d’un voyage en Roumanie, de passer la frontière pour remettre le pied sur sa terre natale sachant, cependant, les risques terribles qu’il encourt.

Maïouf-Qaher a pourtant beaucoup à reprocher à sa terre de naissance où il a connu la pauvreté, l’absence totale d’affection et s’est trouvé au contact constant de l’injustice ; son jeune oncle, le seul être auquel il fût lié, a été condamné bien qu’il n’ait été coupable de rien, simplement parce qu’il était un badawi, un bédouin. Une bourse d’étude pour la France a opportunément éloigné votre héros de son milieu et il en a été heureux.

L’ouvrage nous renseigne sur la vie dure des bédouins et sur leur condition. Leur esprit d’indépendance dérange ; ils sont souvent traités en parias, disposant de moins de droits que les autres citoyens. C’est d’ailleurs le sort des nomades en général ; depuis la nuit des temps laboureurs et pasteurs s’opposent et vous nous le rappelez dans votre roman L’hypothèse de Dieu : Caïn tue Abel.

Partout dans le monde, les nomades sont persécutés, pourchassés.
Leurs territoires se rétrécissent ; les gouvernements les obligent à se sédentariser, employant souvent la force. C’est bien là un des paradoxes de notre époque qui ouvre des frontières et qui enferme de plus en plus les nomades.

Dans votre livre vous nous décrivez la fin d’un monde dont votre héros est le témoin. Les nomades deviennent sédentaires et Raqqua, la ville la plus proche du village du héros, deviendra la « capitale » de l’ « Etat islamique » ; elle sera pratiquement détruite comme tant d’autres hauts lieux de la région, patrimoines de l’humanité.

Aujourd’hui, sur ces terres meurtries qui ont vu naître certaines des plus grandes civilisations, des populations immenses dorment sous des tentes qui ne sont pas celles de bédouins. Seul l’Euphrate, l’Euphrate de votre enfance, le fleuve sacré qui fut « rougi de sang (et) de honte » - je vous cite - après le massacre de tant de tant de dizaines de milliers d’Arméniens, continue de couler, mais il n’est à l’abri de rien. D’autres raisons pourraient encore le faire rougir.

Pour votre part, vous agissez en vue du rapprochement des cultures, pour que se rencontrent les cultures. Bon nombre de nationalités se côtoient dans votre groupe.

La Renaissance Française qui agit pour la paix par la diffusion du savoir et de la culture, œuvre dans le même esprit que vous pour sauver la diversité culturelle et pour favoriser le dialogue des cultures. Dans tout pays où elle dispose d’une délégation, elle s’emploie à faire dialoguer sa culture avec celle de l’ensemble du monde francophone que, par ailleurs, elle s’attache à faire mieux connaître.

Il y a un instant, j’ai mentionné L’ hypothèse de Dieu. Votre livre commence par un constat qui fait écho aux premières phrases de l’oeuvre de Camus la plus célèbre, L’Etranger : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas… ». Le personnage, Meursault, est devenu étranger à sa propre histoire, étranger à lui-même, et il semble ne rien ressentir lorsqu’il apprend la mort de sa mère. Il agit, il fait ce que l’on doit faire dans une telle circonstance, sans émotion.

Serge, l’un des personnages principaux de L’hypothèse de Dieu confie à son ami Mehdi : « J’ai fait une découverte terrible ces derniers jours. Je me suis aperçu que j’étais incapable d’éprouver des sentiments ! ». Comme dans la grande œuvre camusienne, ce constat, ne rien éprouver pour sa mère qui souffre et va mourir, conduit à l’interrogation métaphysique, à la question de Dieu :
Vous écrivez : « Dans le fond, seul Dieu pouvait résoudre le dilemme. De quelle manière ? Medhi l’ignorait. Dieu n’avait pas résolu l’injustice dont sa mère avait été victime. Mais peut-être pourrait-il… ».

La source de la profonde et tourmentée interrogation métaphysique, à la croisée de la philosophie, de la théologie et de l’histoire que constitue cet ouvrage, est dans ces quelques mots : « l’injustice dont sa mère avait été victime ». Il ne s’agit pas de chercher à prendre une revanche, ni à se venger, mais d’essayer de comprendre, passionnément. Or qu’avons-nous pour comprendre, si ce n’est les mots ?

Votre ouvrage, je le vois comme une vaste construction, un labyrinthe, une cathédrale dont le matériau est le verbe, dont la structure est constituée par les échanges entre les personnages. C’est un réseau de dialogues : dialogue avec l’autre, dialogue avec soi-même, sur les grandes questions que l’homme se pose depuis qu’il est homme.

Votre roman ne donne pas de réponse univoque et définitive, sinon ce ne serait pas de la littérature, mais un traité de philosophie, de théologie ou d’histoire. Il offre des visions multiples, profondes et vertigineuses que l’être humain porte sur le monde, à l’occasion de situations concrètes qui sont les mêmes pour tous les hommes : prendre une décision, s’engager en amitié, en amour, dans le travail, en famille.

Ce kaléidoscope de personnages et de visions qui parcourt et structure votre livre nous rappelle la fameuse lanterne magique de Marcel Proust. Votre œuvre procède, pour son lecteur, de la même façon qu’une lanterne magique, qui produit des images mentales, des pensées, des sentiments, des émotions, comme autant de couleurs et de formes, qui se superposent, se confrontent, prennent leur éclat les unes par rapport aux autres : il y a la vision de Medhi, de Serge, de Rumi, de Quôd, d’Omar, de Jeanne, d’Aïcha, de Sara, de Paul, d’Albert, de Suleyman. Vous n’indiquez pas qui a raison, bien sûr, mais on peut distinguer le personnage de Suleyman dont vous dites : « Suleyman était un rêveur (…). Il pensait en images (…). Il n’élaborait pas de théories. L’abstraction le rebutait. Il ne se laissait pas non plus entraîner par l’imagination vive. Il restait sur le seuil des raisons, ce seuil qu’évoque Avicenne quand elles se développaient encore en figures claires, presque géométriques ».

Proust écrit : « Pareil aux kaléidoscopes qui tournent de temps en temps, la société place successivement, de façon différente, des éléments qu’on aurait cru immuables et compose une autre figure » ; or il rédige A La recherche du temps perdu au début du XXe siècle et pendant la Grande Guerre, en une période où le monde se transforme brutalement.

Vous êtes aujourd’hui, Monsieur, le témoin et l’acteur d’une transformation rapide et irréversible du monde et particulièrement du monde dans lequel vous êtes né et avez grandi. Le roman est le meilleur instrument d’optique qui soit pour en rendre compte.

La lecture de vos ouvrages confirme ce qu’écrit Proust dans Le temps retrouvé : « …chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qui offre au lecteur de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même ». C’est précisément ce que vous faites dans vos livres.

Jorge Luis Borges a écrit : « Rien n’est construit sur la pierre, tout est construit sur le sable, mais nous devons construire comme si le sable était de la pierre ».

Ainsi la vie réclame autant espérance que persévérance ; vous êtes animé autant par l’une que par l’autre. Par ailleurs, mieux que quiconque vous connaissez le sable et vous savez en faire sinon de la pierre, tout au moins du béton.

Il en va ainsi, pour vous, aussi en littérature ; malgré des responsabilités énormes, vous construisez une œuvre avec votre sensibilité – qui peut nous donner des pages bouleversantes comme dans La Promesse d’Annah ou dans Badawi - une œuvre qui, assurément, prend sa place au sein de la monumentale littérature française et francophone.


Une très belle présentation vidéo de La Renaissance Française, oeuvre du Secrétaire général de la Délégation Languedoc Roussillon, Guilhem Beugnon et du Président de la Délégation