Les civilisations et les États méditerranéens
Cinq mille ans d’histoire
L’idée d’écrire ce livre m’est venue à la suite de ma participation aux « Consultations
méditerranéennes » organisées par l’Association des membres de l’Ordre National du Mérite
dont la première session s’est tenue à Rome en 2022 au palais Farnèse, siège de l’ambassade
de France en Italie. Deux autres raisons m’y ont poussé : l’échec, regrettable à mes yeux, du
projet d’Union pour la Méditerranée initié par la France en 2008, et l’histoire, étroitement liée
à la Méditerranée, du Liban et de la France.
Ce livre est à la fois une histoire des civilisations nées autour de la Méditerranée et de ses
États riverains, de l’Antiquité à nos jours. Le monde méditerranéen d’aujourd’hui est en
grande partie l’héritier des civilisations qui sont nées dans l’Antiquité au Proche-Orient et
plus tard en Grèce et à Rome. Les racines de la civilisation européenne sont à la fois gréco-
romaines et chrétiennes, et ses premiers ouvrages fondateurs sont la Bible, l’Iliade et
l’Odyssée. Pour Fernand Braudel « la Méditerranée c’est non pas une civilisation, mais des
civilisations entassées les unes sur les autres », dont Joseph Maila écrit : « Étonnante
civilisation méditerranéenne qui, au fur et à mesure de son déploiement, fit de nous les
dépositaires d’un héritage où l’alphabet fut phénicien, le concept grec, le droit romain, le
monothéisme sémite, , la munificence byzantine, la science arabe, la puissance ottomane, la
coexistence andalouse, la sensibilité italienne , la liberté française et l’éternité égyptienne ».
Depuis l’épopée des Phéniciens qui, les premiers, ont ouvrent la voie aux relations
commerciales et culturelles entre ses bassins oriental et occidental et son unification politique
par Rome, en passant par son hellénisation culturelle, le destin du monde méditerranéen s’est
joué entre périodes d’intégration et de division, de centralité et de marginalisation.
Après avoir été unifié par Rome au sein d’une même civilisation devenue chrétienne au III e
siècle de notre ère, le monde méditerranéen a perdu son unité politique dans le sillage des
invasions « barbares » de l’Empire romain d’Occident et son unité religieuse dans la foulée
de la conquête arabo-musulmane. Après qu’Étrusques, Grecs, Carthaginois, Romains.
Byzantins, Arabes, Vénitiens Génois, Ottomans et Espagnols se soient successivement
disputé la maîtrise de la mer, celle-ci est passée à deux flottes appartenant à des puissances
étrangères à la Méditerranée : l’Angleterre au XIX e siècle et les États-Unis aujourd’hui.
Marginalisée au XVI e siècle par le contournement de l’Afrique par le cap de Bonne
Espérance, la Méditerrané a de nouveau joué un rôle central dans les échanges internationaux
avec l’ouverture du canal de Suez. Alors que le monde méditerrané occupait une place
centrale dans l’histoire de l’humanité, son centre de gravité s’est déplacé de la Méditerranée à
l’Atlantique et du Vieux continent aux États-Unis et est entrain de traverser l’océan Pacifique
vers « l’Empire du Milieu ». .
L’Histoire n’est pas un long fleuve tranquille. Elle garde les vestiges archéologiques des
civilisations échouées sur ses rives et son cours tumultueux est jalonné de périodes plus ou
moins longues de reflux. Dans le sillage de la déferlante des Peuples de la mer qui détruisit la
civilisation mycénienne au treizième siècle avant notre ère, la connaissance de l’écriture
disparut de la mer Égée jusqu’en 750 av. J.-C. C’est un lieu commun de l’historiographie
que de décrire l’essor m l’apogée et le déclin des civilisations, des empires et des nations.
L’Europe occidentale n’atteignit le niveau de développement qui était le sien avant la chute
de Rome qu’à la Renaissance.
Au Moyen-âge les civilisations byzantine et arabo-musulmane étaient en avance sur celle
de la chrétienté occidentale à qui elles transmirent l’héritage de la pensée et de la philosophie
grecque ; et l’empire ottoman disputait la domination de la Méditerranée à l’Espagne jusqu’au XVII e siècle, Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que le rapport de force militaire a définitivement basculé en faveur de l’Europe. Et après avoir dominé le monde au XIX e siècle, elle est aujourd’hui en déclin.
Il n’en reste pas moins qu’elle fait figure de terre promise aux yeux de milliers de migrants
tentant de gagner ses rives au péril de leur vie sur des embarcations de fortune. Cet afflux de
migrants a conduit l’Europe à se barricader derrière ses frontières. Alors que les riverains de
la « mare nostrum » romaine faisaient partie d’une même civilisation, la Méditerranée est
aujourd’hui le théâtre clivage profond ente ses rives Nord et Sud, et les Européens la voient
surtout comme une voie de passage de flux migratoires indésirables menaçant sa culture, ses
valeurs et sa sécurité, accréditant la thèse du choc des civilisations.
Ibrahim Tabet