Liban : Entretien avec Ibrahim Tabet sur son livre Les Civilisations et les Etats méditerranéens – cinq mille ans d’histoire 

Ibrahim Tabet revisite la Méditerranée

De Rome 2022 au Liban, Ibrahim Tabet revisite la Méditerranée comme un espace de couches, d’héritages et de fractures. Dans cet entretien, il revient sur les raisons qui l’ont poussé à écrire une nouvelle histoire des civilisations méditerranéennes, analyse l’échec de l’Union pour la Méditerranée, interroge l’idée même d’une “civilisation méditerranéenne” et situe les moments où la mer est passée du lien à la frontière entre Nord et Sud.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre, au-delà de Rome 2022 ?
Écrire un autre livre sur l’histoire de la Méditerranée, abordée par tant d’auteurs illustres, peut sembler présomptueux. Je m’y suis pourtant résolu à la suite de ma participation aux « Consultations méditerranéennes » organisées par l’Association des membres de l’Ordre National du Mérite, dont la première session s’est tenue à Rome en 2022, au palais Farnèse, siège de l’ambassade de France en Italie. Deux autres raisons m’y ont poussé : l’échec, regrettable à mes yeux, du projet d’Union pour la Méditerranée initié par la France en 2008, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, et l’histoire, étroitement liée à la Méditerranée, du Liban et de la France. Héritier de l’antique Phénicie, le Liban a été de tout temps tourné vers la mer, et il représente un cas singulier de coexistence islamo-chrétienne et de dialogue des cultures. Depuis l’alliance entre Françoise Ier et Soliman le Magnifique au XVIe siècle, la France joue un rôle de premier plan en Méditerranée. Elle entretient d’étroites relations avec les pays du Maghreb et du Levant, où elle jouit d’un rayonnement culturel à travers la francophonie.

Selon vous, pourquoi l’Union pour la Méditerranée a-t-elle échoué ?
La première initiative de partenariat euro-méditerranéen fut le processus de Barcelone, ou Euromed, engagé en 1995. Son bilan très mitigé suscita le projet politiquement plus ambitieux d’Union pour la Méditerranée (UPM), initié par Nicolas Sarkozy, qui voulait initialement l’appeler « Union de la Méditerranée » et y inclure uniquement les pays riverains. Il devait faire pendant, dans son esprit, à l’influence allemande sur les pays d’Europe centrale et de l’Est. Mais il a pratiquement été enterré en 2011 après les « printemps arabes » qui ont vu les foules se soulever contre les dictateurs tunisien, égyptien et syrien, invités au Sommet de Paris, le 13 juillet 2008. Et aussi surtout du fait de la focalisation de l’Union européenne sur l’endiguement des flux migratoires en provenance des pays du Sud. Cela dit, son échec est également dû à d’autres causes, dont le fait que les pays du nord et de l’est de l’Union européenne, qui y ont été associés sur l’insistance de l’Allemagne, n’y voyaient pas le même intérêt que la France, qui en avait pris l’initiative, l’Italie ou l’Espagne.

Vous parlez d’une “civilisation méditerranéenne” : mythe ou réalité ?
La seule époque de l’histoire où l’on peut parler de “civilisation méditerranéenne” est sans doute celle où l’Empire romain avait unifiée l’ensemble du monde méditerranéen au sein d’une même civilisation, devenue chrétienne au IIIe siècle après J.-C. Pour Fernand Braudel, qu’on ne peut que citer quand on parle de la Méditerranée : « la Méditerranée, c’est non pas une civilisation, mais des civilisations entassées les unes sur les autres ». Et comme l’indique son titre, mon livre est une histoire des civilisations, au pluriel, nées autour de la Méditerranée. Son premier chapitre est ainsi consacré aux civilisations de l’Antiquité : de la civilisation égyptienne à la civilisation gréco-romaine, en passant par les civilisations phénicienne, punique, étrusques, minoenne, mycénienne et hellénistique. Il n’existe cependant pas de civilisations qui n’aient emprunté des traits culturels à d’autres civilisations. Ce legs plus ou moins partagé par les peuples riverains de la Méditerranée a conduit Joseph Maila à parler d’une civilisation méditerranéenne : « Étonnante civilisation méditerranéenne qui, au fur et à mesure de son déploiement, balisa les trajectoires de notre culture, fixant l’un après l’autre les repères majeurs de notre histoire et faisant de nous les dépositaires d’un héritage où l’alphabet fut phénicien, le concept grec, le droit romain, le monothéisme sémite, l’ingéniosité punique, la munificence byzantine, la science arabe, la puissance ottomane, la coexistence andalouse, la sensibilité italienne, la liberté française et l’éternité égyptienne ».

À quel moment la Méditerranée est-elle passée de pont à frontière entre Nord et Sud ?
Il existe deux moments où la Méditerranée est passée de pont à une frontière entre Nord et Sud. Le premier tournant majeur a eu lieu au VIIe siècle après J.-C., avec la conquête arabo-musulmane, principalement aux dépens de l’Empire byzantin, qui a brisé l’unité religieuse du monde méditerranéens et inauguré un antagonisme millénaire entre la chrétienté et l’islam. Le second moment s’est produit à partir du début des années 1980, avec la montée de l’islamisme radical, la vague d’attentats terroristes frappant l’Europe et l’afflux de migrants en provenance d’Afrique du Nord et du Proche-Orient vers ses rives. Alors que les riverains de la « mare nostrum » romaine faisaient partie d’une même civilisation, les Européens voient surtout la Méditerranée comme une voie de passage de flux migratoires indésirables menaçant sa culture, ses valeurs et sa sécurité, accréditant la thèse du choc des civilisations.

Ibrahim Tabet signera son ouvrage le vendredi 27 février à 17h30 à la fondation Charles Corm.

Cet article provient du site de l’Agenda Culturel, accessible au lien suivant : https://www.agendaculturel.com/articles/ibrahim-tabet-revisite-la-mediterranee

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