Compte rendu d’ouvrage
Agresti, Giovanni et Puolato, Daniela (2020), Les représentations sociales de la langue française à Naples. De l’enquête de terrain aux débouchés didactiques. La Chaux-de-Fonds : Rocco Marcozzi éditeur (« Lingue sempre meno straniere », 8), 195 pp. ISBN : 978-2-88943-002-4
Il suffit d’y séjourner quelque temps pour le constater : les Français aiment Naples. Autour de Palazzo Reale, Castel dell’Ovo, via Toledo… la langue française résonne souvent, désormais intégrée dans le paysage sonore urbain. Cette présence ne date pas d’hier, même si une histoire sociale du français à Naples reste à écrire. Si les Français aiment cette ville, et le cadre qui l’enveloppe – plongée dans l’histoire antique entre Pompéi et le Vésuve ; romantisme mondain entre Sorrente et Capri ; âge des Bourbons entre le palais royal de Caserte et celui de Capodimonte ; magnificences musicales et réminiscences littéraires entre le Théâtre San Carlo et le Café Gambrinus, etc. –, quel est le rapport des Napolitains vis-à-vis de la langue-culture française – et francophone ? Voilà la question principale à laquelle le présent ouvrage – paru en période covid et passé inaperçu, un peu comme la francophonie cachée mais bien présente dans cette ancienne capitale de l’Italie du Sud – tente de répondre.
La question du rapport au français chez les Napolitains est d’autant plus légitime que cette langue ne participe pas uniquement du paysage sonore de la ville – en raison de la présence, surtout, des nombreux touristes qui la sillonnent et la découvrent au quotidien, l’hiver comme l’été. La langue française investit en effet également – et de manière surprenante – le paysage visuel napolitain, sous forme d’enseignes de commerce, tags, affiches, panneaux touristiques etc. qui vont souvent au-delà des clichés en débordant largement les domaines d’usage attendus (mode vestimentaire, produits de beauté, hôtellerie…). Les auteurs en sont, vraisemblablement, des gens du lieu.
Un nombre considérable d’hybridations lexicales, à savoir des mots en langue locale (et non en italien) directement issus du français (sciantosa, de « chanteuse » ; tirabusciò, de « tire-bouchon » ; scemanfù, de « je m’en fous », etc.), montrent jusqu’à quel point il y a porosité entre les deux univers linguistico-culturels. Il y a donc un dialogue, une interaction entre la ville de Naples et la logosphère francophone, qu’il est intéressant d’approfondir : d’abord pour aller au-delà de la simple curiosité dialectophile ou folklorique ; ensuite, pour mettre à contribution ces dialogue et interaction aussi bien en termes théoriques (sociolinguistique) que didactiques.
Plusieurs questionnements s’ouvrent à partir de là. Tout d’abord, il y a lieu de s’interroger quant au statut du français à Naples : s’agit-il d’une langue étrangère ? Pas tout à fait. S’agit-il d’une langue seconde ? Pas sûr non plus… Les auteurs proposent dès lors une notion nouvelle, la « francophonie latente ». En deuxième lieu : quels sont ces sujets plurilingues francophones qui évoluent dans l’espace napolitain ? Que des Français, que des Européens ? Ou bien aussi des Africains nouvellement installés dans cette capitale méditerranéenne ? Majoritairement des touristes ou alors des fonctionnaires d’institutions internationales, ou encore des travailleurs précaires, des migrants ? Des individus seuls ou bien des personnes regroupées en famille ou en communauté ? etc. En troisième lieu : qu’est-ce qu’il nous raconte ce riche corpus visuel d’occurrences diverses en langue française qui parsème la ville et ses alentours ? Pour répondre à cette dernière question, les auteurs de l’ouvrage ont amorcé depuis quelques années un repérage et une analyse systématiques de ces occurrences et ont produit quelques travaux (Puolato 2019 et 2021 ; Agresti et Causa 2022) qui complexifient considérablement l’image de la langue-culture française et de la francophonie à Naples.
Après ces recherches de terrain sur la francophonie visuelle napolitaine, il s’agissait de collecter l’opinion sur la langue française chez un échantillon suffisamment représentatif de la population locale, plus ou moins bien détectable sous cette scripta urbaine. En un mot, il s’agissait d’aller plus loin et plus en profondeur dans la connaissance des représentations sociales de la langue-culture française à Naples. Pour ce faire, les auteurs de l’ouvrage ont choisi de se focaliser sur la population étudiante des cinq universités napolitaines – population vaste, relativement homogène et plus facilement accessible par les deux auteurs, tous deux enseignants-chercheurs statutaires de l’Université de Naples « Federico II ».
Deux autres éléments justifient la présente monographie ainsi que le choix de la population convoquée.
D’une part, l’espace urbain représente traditionnellement, en sociolinguistique, un contexte d’analyse privilégié en raison de son caractère multi- et plurilingue, de la grande diversité des espaces d’interaction ainsi que des variables (diaphasique, diagénique, diamésique, diagénérationnelle, diatopique…) qui rentrent à tout moment en ligne de compte. Dans cette perspective, Naples est un terrain exemplaire : ville très ancienne, à la mémoire stratifiée ; ville à la fois des institutions (chef-lieu régional, ancienne capitale au statut de métropole) et populaire ; ville multi-ethnique, à la fois cosmopolite et très ancrée dans les traditions locales.
D’autre part, le choix de la population étudiante – plusieurs centaines de répondants ayant choisi, à différentes étapes de leurs cursus, la langue, la linguistique ou la littérature françaises et francophone – vise à mieux connaître son imaginaire linguistique. En effet, l’étude des représentations sociales éclaire non seulement l’objet d’étude, mais aussi et sans doute d’abord les sujets qui sont habités ou qui réfléchissent à ce dernier.
La connaissance de ce que cette population étudiante pense de la langue-culture française et francophone peut par ailleurs s’avérer stratégique en termes d’organisation de l’enseignement, de sélection des contenus didactiques. On le sait : des représentations négatives entravent parfois lourdement l’apprentissage d’un objet culturel, et notamment d’une langue… étrangère. Difficile de bien apprendre l’anglais si, idéologiquement, on déteste l’hégémonie économico-politique et culturelle anglo-américaine. Difficile, de même, de se lancer dans un apprentissage de qualité du français si l’on est habité par l’idée qu’il s’agit d’une langue démodée ou en déclin. Ce que nous croyons d’une langue ouvre la voie, barre la route, aménage le chemin que nous avons à parcourir pour l’apprendre : tantôt autoroute, tantôt sentier tordu de montagne, tantôt sables mouvants. Ce que nous croyons d’une langue conditionne lourdement nos « comportements » à son égard.
Comment sonder ces croyances, ces représentations sociales ?
Dans le premier chapitre (« Quinze idées générales sur le français, à Naples »), la réflexion use de la méthode d’analyse combinée des représentations sociales, élaborée par Bruno Maurer il y a quelques années (Maurer 2013). Il s’agit d’une enquête quali-quantitative menée à l’aide d’un questionnaire à 15 items résultant d’une pré-enquête réalisée auprès de la même population sondée. Cette méthode permet d’étudier les degrés d’adhésion ainsi que de consensus et, par leur croisement, met en relief le niveau d’« enracinement » de chaque représentation.
Dans le deuxième chapitre (« La langue française dans la parole des étudiant-e-s napolitain-e-s »), par rapport à la précédente l’analyse se veut davantage qualitative car elle prend en compte une palette plus large de représentations et fait la part belle à la subjectivité des réponses. Ces dernières valorisent précisément, parfois en la thématisant, l’interaction des deux sphères linguistico-culturelles (française et napolitaine), et ce à travers le prisme de plusieurs dimensions : évaluative, utilitaire, interlinguistique-interculturelle. Par ailleurs, dans une perspective anthropolinguistique, le français y est aussi associé à des éléments qui ont trait au corps et à la perception sensorielle du sujet.
Les deux chapitres débouchent sur des considérations de synthèse voire sur de véritables propositions didactiques. La dialectique entre la langue de l’ici et celle de l’ailleurs montre que dans la réalité il y a recoupement et que le français est loin d’être une langue tout à fait externe au répertoire des étudiants napolitains. D’où l’intérêt de viser le français aussi à partir du napolitain et, inversement, de valoriser le napolitain à partir de la langue-culture française et des « lieux » qu’elle occupe. Cet ouvrage est là aussi pour permettre un rapprochement ultérieur entre ces deux langues-cultures qui, depuis le Moyen Age, n’ont jamais cessé de se parler.
La Renaissance Française Italie
Références
AGRESTI, Giovanni – CAUSA, Mariella (2022) « Mettre à contribution la francophonie latente dans la ville de Naples. Pour un retour sur les notions de contact, immersion, didactique des langues ». Dans : Daniela Puolato (Sous la direction de), Francophonie et migration. Naples, ville hybride. Rome: Aracne (« Lingue d’Europa e del Mediterraneo », 20), p. 161-193.
MAURER Bruno (2013), Représentations sociales des langues en situation multilingue : la méthode d’analyse combinée, nouvel outil d’enquete, Paris, Éditions des Archives contemporaines.
Puolato Daniela (2020), « Représentations sociales des langues en milieu pluri-/multilingue. Une étude menée auprès des Africains subsahariens francophones installés à Naples et à Castel Volturno », dans Giovanni Pasta (éd.), Mantua Humanistic Studies, XI, pp. 315-370.
PUOLATO, Daniela (2019), « ʻJe suis partoutʼ donc ʻJ’existeʼ. La francophonie visuelle à Naples », dans Giovanni Agresti, Koffi Ganyo Agbefle, Rahma Barbara (Coord.), La recherche francophone dans le monde : interroger les lettres et les sciences sociales et humaines. Actes du 1er Congrès mondial des chercheurs francophones (Accra, Ghana, 11-14 juin 2019), Les Cahiers de l’ACAREF, 1, 3, décembre 2019, p. 239-269.