« Les Passages et les mœurs parisiennes »
M. Jérémy Opritescu, directeur de l’Institut français du Japon, a ouvert la conférence par une allocution de bienvenue. Il a évoqué le patrimoine culturel, artistique et social que les passages parisiens ont su préserver au fil du temps, tout en soulignant que le « Passage » de l’Institut français constituait aujourd’hui un lieu essentiel et particulièrement précieux pour la communauté francophone. Il a ensuite exprimé sa profonde gratitude au professeur Shigeru Kashima d’avoir accepté d’y donner cette conférence.
M. Sumihiko Setō, président de la Délégation de La Renaissance Française au Japon, a ensuite présenté la Délégation ainsi que le conférencier, le professeur émérite Shigeru Kashima (Université Meiji), spécialiste de la littérature française du XIXᵉ siècle. Laureat du Prix de La Renaissance Franaise des Valeurs francophones.
1. Origines et histoire des passages parisiens
Le professeur Shigeru Kashima a retracé l’histoire des passages parisiens tout en mettant en lumière leur importance culturelle. Il a également expliqué combien ses recherches et ses activités de collectionneur lui avaient permis de mieux comprendre le Paris du XIXᵉ siècle.
Il a rappelé que les passages sont apparus vers 1798-1799, sur les terrains d’anciens monastères et d’hôtels particuliers confisqués après la Révolution française. Dans une ville où le réseau des rues s’organisait de manière rayonnante autour de plusieurs centres, les déplacements d’une rue à l’autre étaient souvent peu pratiques. Les passages furent donc aménagés afin de relier directement les rues entre elles, tandis que des boutiques s’installèrent de part et d’autre de ces nouvelles voies.
Les passages couverts, dotés de verrières et de structures métalliques représentant alors les techniques architecturales les plus modernes, séduisirent rapidement le public en offrant un espace où l’on pouvait flâner et faire ses achats confortablement, même par mauvais temps.
Le professeur a résumé les caractéristiques essentielles des passages en trois points : ① ils permettent de traverser un îlot urbain ; ② ce sont des espaces ouverts au public, accessibles à tous ; ③ ils sont recouverts d’une verrière laissant pénétrer la lumière naturelle.
2. Ses premières expériences de collectionneur et le sentiment de « déjà-vu »
Le professeur Kashima a ensuite évoqué sa première rencontre avec les passages parisiens. Lorsqu’il visita l’un d’eux pour la première fois, en 1979, il fut saisi par un profond sentiment de « déjà-vu », comme s’il connaissait déjà cet endroit.
En cherchant l’origine de cette impression, il retrouva un souvenir d’enfance : celui des heures passées à explorer le grenier de la maison familiale, datant de l’époque d’Edo, où étaient entreposés de vieux outils et toutes sortes d’objets anciens.
Il raconta également que le mot français souvenir, entendu dans une boutique de souvenirs à Yokohama où sa grand-mère l’avait emmené, était demeuré gravé dans sa mémoire. Avec le recul, il considère aujourd’hui cette réminiscence comme l’un des éléments qui ont orienté son parcours de chercheur et de collectionneur.
3. De la recherche littéraire à la collection
Au début de sa carrière, le professeur Kashima se consacrait principalement à l’étude de la littérature française du XIXᵉ siècle, notamment de Balzac. Il s’aperçut cependant qu’il était impossible de saisir pleinement l’univers de ces œuvres sans connaître concrètement les objets du quotidien, les modes de vie et les paysages urbains auxquels elles faisaient référence.
C’est ainsi qu’il entreprit de constituer une vaste collection d’ouvrages, de revues et de toutes sortes de documents consacrés aux mœurs du XIXᵉ siècle.
Il raconta également qu’après avoir emprunté un ouvrage rare à une bibliothèque, la présence d’un imposant tampon de bibliothèque sur ses pages lui fit prendre conscience de la nécessité de posséder lui-même les documents indispensables à ses recherches. Dès lors, il parcourut inlassablement les librairies d’occasion de Paris et n’hésita pas, à certaines périodes, à s’endetter afin de constituer sa collection.
4. Sa philosophie de collectionneur et ses activités actuelles
Le professeur Kashima a enfin présenté sa philosophie de collectionneur : « Ce qui est aujourd’hui considéré comme sans valeur et destiné à être jeté deviendra peut-être, dans cent ans, un précieux témoignage culturel. »
Il a souligné que les passages parisiens, après avoir connu une longue période de déclin, avaient retrouvé une nouvelle vitalité grâce à l’installation de boutiques très spécialisées. De la même manière, des objets ou des documents délaissés par leur époque peuvent, avec le temps, acquérir une valeur historique et culturelle inestimable.
Une partie de cette remarquable collection est actuellement présentée au public dans le cadre d’une exposition organisée au Musée d’art de l’île de Bandai, dans la préfecture de Niigata. Parmi les pièces les plus remarquables figure notamment l’exemplaire original de la revue VU contenant la célèbre photographie de Robert Capa, Le Soldat qui tombe, document exceptionnel que le professeur Kashima a mis plus de quarante ans à retrouver.
| Questions-réponses à l’issue de la conférence |
1. La naissance des grands magasins (Le Bon Marché) et les passages
Alors que les passages regroupaient une multitude de boutiques indépendantes, Le Bon Marché a marqué l’avènement du grand magasin moderne, géré de manière centralisée. Son succès s’explique par plusieurs innovations commerciales qui ont contribué à instaurer un climat de confiance avec la clientèle : le libre accès aux rayons, l’affichage de prix fixes, la possibilité de manipuler les articles avant l’achat, ainsi que l’acceptation des retours. Si l’essor des grands magasins a entraîné le déclin des passages, ceux-ci ont néanmoins survécu en se spécialisant dans des commerces de niche à forte valeur ajoutée.
2. L’organisation de la collection et le fonctionnement de la librairie Passage
Le professeur a ensuite présenté le fonctionnement de la librairie Passage, dont il est cofondateur et cogérant. Les propriétaires de livres peuvent y louer eux-mêmes des rayonnages afin d’y proposer leurs ouvrages à la vente. Contrairement aux livres cédés à un bouquiniste, souvent revendus à un prix dérisoire, ce système permet à chacun de fixer librement son prix et de transmettre ses livres à des lecteurs qui les recherchent réellement. Il a également exposé la philosophie qui guide cette librairie : « S’il existe vingt personnes dans le monde qui ont besoin d’un ouvrage, alors ce commerce peut être viable. »
3. Le « rétro-moderne »
Le professeur a également abordé le concept de « rétro-moderne », qui illustre le cycle de la mode selon lequel ce qui est tombé en désuétude peut retrouver une nouvelle valeur. Après avoir été oubliés, les passages furent redécouverts dans les années 1920
par les surréalistes, avant de connaître un nouvel essor grâce à l’installation de créateurs tels que Kenzo Takada. Aujourd’hui, l’intérêt se porte davantage sur les passages de villes comme Bordeaux, Nantes ou Prague, qui ont mieux conservé leur atmosphère d’origine, que sur ceux de Paris, désormais largement tournés vers le tourisme.
4. Les espaces de type « passage » au Japon
Plusieurs exemples japonais ont été évoqués, notamment Nakano Broadway, les galeries commerçantes couvertes de Takamatsu ou encore l’ancien bâtiment Hibiya-Sanshin. Le professeur a également avancé l’hypothèse selon laquelle la présence de nombreuses galeries commerçantes couvertes le long de la ligne Chūō serait liée aux mouvements de population consécutifs au Grand Séisme du Kantō.
5. Les coulisses du marché des antiquités et des ventes aux enchères
S’appuyant sur sa longue expérience de collectionneur, le professeur a partagé plusieurs anecdotes particulièrement éclairantes sur le fonctionnement du marché des antiquités et des ventes aux enchères.
⚫ Le réseau professionnel : outre les achats effectués auprès de particuliers, les antiquaires s’approvisionnent principalement lors de ventes réservées aux professionnels, où existent certaines pratiques spécifiques, telles que la renégociation des adjudications entre marchands (« dango », ou entente professionnelle).
⚫ Le droit de préemption des institutions publiques : lorsqu’une œuvre présentant un intérêt patrimonial majeur est mise aux enchères, des établissements tels que le musée du Louvre ou la Bibliothèque nationale de France peuvent exercer leur droit de préemption et acquérir l’objet au prix de la dernière enchère, même lorsqu’un particulier l’a remportée. Le professeur Kashima a raconté avoir lui-même vécu à plusieurs reprises cette expérience aussi mémorable que frustrante.
Tout au long de cette conférence, le professeur Kashima, s’appuyant sur de nombreuses expériences personnelles, a montré que les passages ne sont pas de simples galeries commerciales, mais de véritables espaces urbains où les habitants se rencontrent, où la culture se développe et où naissent de nouvelles valeurs. Il a également souligné qu’une connaissance approfondie des mœurs et de la vie quotidienne du Paris du XIXᵉ siècle est indispensable pour comprendre pleinement la littérature et l’art de cette époque.
Ponctuée d’humour du début à la fin, cette conférence a captivé l’auditoire, qui a pu apprécier toute la richesse de l’univers intellectuel du professeur Kashima.
La Délégation de La Renaissance Française au Japon