Marc BARRAULT : Écrivains de langue française, écrivains du monde

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C’est un questionnement difficile que de s’interroger sur les raisons qui ont pu pousser certains écrivains du monde à s’exprimer en français : autant d’auteurs, autant de motivations diverses !

Comme le disait Aristote : « il n’est de science que du général, mais seul le particulier existe. »

Tout de même, à une époque où la grande majorité des communications scientifiques, économiques et même politiques sont rédigées dans un anglo-américain approximatif, plus susceptible, paraît-il, de toucher le monde entier que la langue propre à leurs auteurs, pourquoi donc, en littérature, tant d’écrivains du monde entier écrivent-ils en français ?

Quand, au IIe siècle après Jésus Christ, Marc Aurèle décide de délivrer son message philosophique en grec, on peut estimer que c’était parce qu’à cette époque encore tous les lettrés avaient fait leurs études à Athènes et qu’ils pratiquaient allègrement Platon, Aristote et autres philosophes dans leur langue originale.
De même, lorsqu’Erasme écrit en latin, il sait que cela lui permet d’être compris par tous les lettrés de son époque et de communiquer avec eux.

Mais au XVIe siècle les choses changent : Luther traduit la Bible en allemand pour que ses concitoyens puissent la comprendre, Rabelais, Montaigne (dont la langue première était le latin – ainsi l’avait voulu son père), ainsi que toute la Pléiade s’expriment en français et revendiquent avec Du Bellay la Défense et Illustration de la langue Française.

Descartes choisira de publier en 1637 le Discours de la Méthode en français « pour pouvoir être lu par les femmes et les enfants ! »

Nombreux sont les auteurs, comme Andrei Makine, pour s’accorder à dire que la Renaissance française, le rayonnement du siècle de Louis XIV, le siècle des Lumières et le foisonnement littéraire du XIXe siècle ont pu fasciner les intellectuels du monde entier et les conduire à s’exprimer en français.
Mais au XXe siècle le français a perdu son titre de noblesse en tant que langue diplomatique. Le traité de Versailles est rédigé de manière bilingue, en français et en anglais. Et l’Union Européenne tend à faire du français une langue vernaculaire, disparaissant progressivement au profit de l’anglo-américain.

Pourtant les écrivains du monde continuent à écrire en français, qu’ils soient européens, américains, russes, africains ou asiatiques.

Pourquoi ? Peut-on identifier quelques grandes lignes de force qui tenteraient de répondre à cette question ?

L’exil peut être une explication pour certains, ou même l’opposition au régime politique de leur gouvernement. On assiste alors à une littérature de résistance qui cumule à la fois refus d’une oppression et évocation d’une esthétique de leur pays d’origine qui permet d’ouvrir les lecteurs à une sensibilité et à une culture qu’ils ignorent. Ces écrivains deviennent alors des « passeurs », en même temps que des résistants.

Atiq Rahimi écrit : « chaque mot est inéluctablement né quelque part, un certain temps, d’un être vivant. Il porte en lui-même le récit, la mémoire, le souffle, la chair, le sang … d’un être, d’un peuple, d’une civilisation … et donc de l’humanité. »

Le choix du français peut apparaître comme une nécessité dans certains pays où l’on ne parle qu’un arabe dialectal et dans lesquels l’arabe littéraire n’est pas compris par un lecteur moyen.

Fouad Laroui donne un éclairage intéressant lorsqu’il dit : « Au Maroc, même si on le veut, il est impossible de perdre sa nationalité. Nous sommes dans un rapport féodal au roi et ce n’est pas au vassal de rompre le lien. »

Le français permet alors d’atteindre un beaucoup plus large public, ce qui est encore plus évident dans les pays où la plolyglossie trouve un palliatif dans la langue française, généralement comprise par les élites intellectuelles, surtout lorsqu’elles ont fréquenté les lycées français à l’étranger, les alliances françaises, les instituts ou centres culturels français dont les crédits sont, hélas, actuellement revus à la baisse par l’état français.

D’autres motivations peuvent être trouvées dans la volonté de se créer une nouvelle identité. Cioran disait : « Ecrire dans une langue étrangère est une émancipation. C’est se libérer de son propre passé. »
Akira Mizubayashi affirme lui que « la première qualité d’un écrivain est d’être étranger à sa propre langue. » Et il dit lui aussi : « On ne peut pas être dans la communauté japonaise et ailleurs. C’est pourquoi le Japon ne reconnaît pas la double nationalité. »

Mais outre ces motivations, toutes respectables et profondément émouvantes, on peut toujours continuer à se poser la question : « Pourquoi le français plutôt qu’une autre langue ? »

Bien sûr la langue française a été et reste porteuse d’une culture qui pendant des siècles a fasciné le monde, mais est-ce vraiment encore le cas aujourd’hui où le parler télévisuel remplace de plus en plus le texte écrit ? La langue française de France s’est considérablement abâtardie ; elle a perdu sa musicalité, son accentuation, sa clarté d’expression à travers une pensée unique de plus en plus généralisée, ponctuée de « euh », de « eh bien », de « points d’orgue » utilisés en lieu et place de « points culminants ».

Mais, néanmoins, elle continue à fasciner des auteurs étrangers qui y trouvent un moyen d’expression qui répond à leurs attentes. La France reste malgré tout la « mère des arts », car elle est une langue sous-tendue de culture et d’histoire.

Elle est le pays mythique de la culture et de la liberté pour les chinois (Dai Si Jie, François Cheng, Yin Chen…) aussi bien que pour l’afghan Atiq Rahimi qui ne tarit pas d’admiration devant le tableau de Delacroix La Liberté guidant le peuple. C’est aussi la « Li…ber…té » que hurle Ati dans son sommeil dans le sanatorium de 2084 de Boualem Sansal.

Le français reste la langue de Voltaire et de ses combats, permettant tous les sous-entendus, toutes les nuances, tous « laisser à penser » de la mondanité des XVII et XVIIIes siècles.

Cioran disait : « en français, on ne devient pas fou. », car le français est aussi la langue de la philosophie, sinon des philosophes. Langue des philosophes, elle a toujours véhiculé les idéaux de liberté et de fraternité. Elle devient donc un espace de pensées diverses, véritable asile foisonnant d’échanges multiples. La langue française se trouve par là-même enrichie de ces apports étrangers et se hausse à un niveau interculturel.

Elle offre toutes les nuances de la concision et de la clarté. Andrei Makine en a brossé un magnifique tableau dans Cette France qu’on oublie d’aimer.

Trois philosophes ont modelé la pensée et par là-même la forme de la langue.

  • Montaigne tout d’abord qui, à travers une langue savoureuse et nuancée su montrer combien l’homme était « ondoyant et divers ».
  • Descartes par le doute, la rigueur et la logique méthodique, et
  • Gassendi, ce philosophe si important oublié des manuels scolaires mais qui a pourtant modelé la pensée et le style d’écrivains comme La Fontaine, Molière, Diderot, Hugo et toute une partie du XIX et du XXe siècle, disciple d’Epicure.

C’est peut-être l’influence de ce dernier sur la pensée française qui a amené et qui continue, malgré tout, à amener tant d’auteurs africains, américains et asiatiques à s’exprimer en langue française dans la mesure où elle a développé un hédonisme épicurien et une vision à la fois matérialiste et unie du monde minéral, végétal, animal et humain qui n’est pas très éloignée de l’animisme. Hugo ne disait-il pas « Tout vit, tout a une âme » ?

Toujours est-il que cet apport des écrivains étrangers à la littérature française poursuit l’ouverture du siècle des Lumières vers l’humanité par un enrichissement.