Vassilis Alexakis a rejoint le Panthéon hellénique L’écrivain, médaillé d’or de La Renaissance Française pour l’ensemble de son oeuvre, lauréat du Prix du roman de l’Académie française et du Prix Médicis, vient de disparaître.

, par  La Renaissance Française
Version imprimable de cet article Version imprimable

PAR DENIS FADDA
Président International de La Renaissance Française

JPEG - 63.5 ko

C’est avec une grande émotion que nous venons d’apprendre la disparition de Vassilis Alexakis. Romancier d’un immense talent, lauréat du prix Albert Camus, du prix Médicis qu’il a partagé avec Andreï Makine, du prix de la nouvelle de l’Académie française, Grand prix du roman de l’Académie française, il a reçu en 2017 la Médaille d’or de La Renaissance Française pour l’ensemble de son œuvre.
Esprit original, facétieux, il a construit une œuvre singulière qui est à la fois celle d’un conteur, d’un érudit et d’un joueur, mais aussi celle d’un homme à l’âme poétique.
Il avait un goût profond pour l’oralité, un talent de narrateur qui faisait de lui l’héritier direct des aèdes de l’Antiquité. Il attirait souvent le lecteur dans des labyrinthes, l’invitant à partager sa quête ; il faut dire que les héros de son enfance ne l’ont jamais quitté et ils faisaient partie intégrante de sa vie au point qu’il a pu dire que les personnages de roman n’ont pas été moins présents dans sa vie que les gens de sa famille.
Dans ses livres, il joue constamment entre autobiographie et fiction, entre réalité et rêve. N’a-t-il pas dit : "J’ai toujours vécu, il me semble, avec un pied hors de la réalité".

JPEG - 72.5 ko

En 2017, Vassilis Alexakis a reçu la médaille d’or de La Renaissance Française pour l’ensemble de son oeuvre, des mains du professeur Denis Fadda, président international

L’esprit de poésie l’habitait, nous le retrouvons dans toute son œuvre et notamment dans " Je t’oublierai tous les jours" dont il disait avoir emprunté le titre au poète indien Ayappa Paniker qui aurait répondu par cette formule à la femme aimée qui le sommait de l’oublier alors qu’elle prenait définitivement congé de lui.
L’un des écrivains les plus importants de la littérature contemporaine, Vassilis Alexakis écrivait aussi bien en grec qu’en français, cela dépendait du sujet qu’il devait traiter. Et il avait la particularité rare d’être son propre traducteur ; il reconnaissait qu’il écrivait alors un autre livre.
Mais quelle que soit la langue utilisée, on retrouve toujours, au fil des si nombreuses pages qui constituent son œuvre, l’âme grecque. La culture grecque irrigue, en effet, tous ses écrits. C’est le lieu de souligner ce qu’ont apporté ou apportent à la langue française ces si nombreux écrivains dont le français n’est pas la langue maternelle. Ces écrivains-là, très souvent, enrichissent la langue française d’images, de formules, de mots ; ce sont des découvreurs et des créateurs.
Homme libre par dessus tout et homme de fidélité, il a quitté son île, le restaurant thaïlandais qu’il aimait retrouver à Paris et le jardin de son enfance qui l’a habité toute sa vie, le jardin de Callithéa "illuminé par les étoiles" qu’il a maintenant rejointes. D. F.

Un amoureux inconditionnel de la langue française

Médaille d’or de La Renaissance Française pour l’ensemble de son œuvre, l’écrivain Vassilis Alexakis est décédé à Athènes à l’âge de 77 ans.
Connu comme écrivain franco-grec, Alexakis était un amoureux inconditionnel de la langue française et la France reconnaîtra son talent en lui décernant le Prix Médicis pour « La langue maternelle  » (Fayard) et le grand prix du roman de l’Académie française pour « Après J.C. » (Stock).
La France était une terre d’accueil où il résida pour y faire des études supérieures et où il s’exila au moment de la dictature des colonels, côtoyant alors d’autres intellectuels grecs comme Costa Gavras, Mélina Merkouri ou Irène Papas.
Nous n’oublierons pas cet écrivain original et attachant qui écrivait ses romans à la main et qui tenait à ses deux langues avec le même amour comme il l’exprime d ans son dernier livre « Clarinette » en 2015 (Stock).

René Le Bars
Président du jury du Prix littéraire de La Renaissance Française

Vassilis Alexakis et l’exception culturelle française

JPEG - 63.4 ko

Nul autre que Vassilis Alexakis n’eut une meilleure définition de l’exception culturelle française. Reprochant aux autorités d’Etat de restreindre l’entrée des migrants en France, il dit : « L’identité française est le produit d’un dialogue avec le monde qui a commencé il y a bien longtemps, bien avant la naissance de la France et qui est aussi ancien que le mot dialogue lui-même. L’attachement que j’ai pu avoir pour ce pays quand j’étais adolescent était dû en partie à des étrangers, ou tout au moins à des Français d’origine étrangère, à Van Gogh et à Salvador Dali, à Kopa et à Piantoni, à Beckett et à Ionesco. (...) Dans un pays où le tiers de la population est issu de l’immigration, faire obstacle à l’arrivée de nouveaux étrangers est une façon de mettre en péril plutôt que de sauvegarder l’identité française »..
Vassilis Alexakis n’avait pas seulement trouvé un refuge en France en 1967 pour se mettre à distance du coup d’Etat militaire et d’une dictature qui broyaient le monde intellectuel. Notre pays fut pour lui un abri naturel, où la culture, le langage, les sciences et les arts sont imprégnés d’hellénisme à tous les niveaux.
Dans le creuset culturel français, la Grèce antique constitue l’une des bases principales d’un alliage composite de métaux précieux nommés Homère, Epicure, Artistote, Platon, Socrate, Thalès, Démocrite, Pythagore, et tant d’autres sans lesquels les piliers de notre société contemporaine reposeraient sur du sable.
Vassilis Alexakis était de cet alliage qui ne cesse de s’enrichir de nouveaux apports qui font de la culture française un espace en continuelle évolution à la manière olympienne, toujours plus haut et plus vaste, et rend les hommes libres.

L’hommage du professeur Georges Freris

Voulant écrire en langue française, Vassilis Alexakis s’est servi de la conception de son pays pour démontrer qu’il y a aussi une autre vision, celle de l’étranger et de l’étrange pour s’exprimer dans la culture de l’autre, et pour toucher le public grécophone, et il a recouru à la vision française pour lui faire découvrir des positions plus contemporaines, des tendances plus osées, des idées et des pensées qui en principe peu de ses concitoyens les partageaient .

Quand j’ai appris la triste nouvelle du décès de Vassilis Alexakis, je me suis souvenu de nos longs entretiens à Athènes et à Salonique, sur son effort d’écrivain de deux langues et de deux cultures, pour apporter quelque chose de neuf aux conceptions traditionnelles de la société de notre temps, utilisant toujours une écriture et une narration ancrées au passé.
Étant pour tout lecteur hellénophone et francophone, un vrai rond-point, soit un croisement multiple d’impacts reçus qu’il a maniés à son gré pour s’affirmer dans un monde qui sans cesse se transforme, Alexakis, avec son œuvre, notamment romanesque, composée surtout après 1989, est un écrivain qui a essayé de faire fusionner le passé avec le présent, de compléter les notions culturelles de deux codes langagiers, de trouver le point d’intersection de plusieurs facteurs sociaux, pour former une langue personnelle sur des idées adaptées à la réalité et à la raison modernes.
À partir de ces principes, il s’est appliqué à expliquer, sous forme souterraine, le pourquoi de plusieurs croisements rencontrés dans son œuvre qui coïncide avec la formation d’une nouvelle conception européenne avec des valeurs multiculturelles, avec le nouvel effort de faire fusionner bien de stéréotypes pour créer un nouveau avenir accepté par tous.
Issu d’un pays où la tradition régnait et règne encore, Alexakis a mûri en France, sous l’impact de Mai ’68 alors que la Grèce, sous la Junte des Colonels, rétrogradait sur tous les points. Ce qui explique que son œuvre, en particulier romanesque, est une tentative d’adaptation dans une nouvelle réalité, un effort d’exprimer à ses lecteurs la nouvelle situation, de leur tracer une évolution qui coïncide avec les événements de son temps, sans jamais pourtant oser s’affronter ou s’éloigner d’un passé bien aimé et caractérisé souvent idéal.
Voulant écrire en langue française, il s’est servi de la conception de son pays pour démontrer qu’il y a aussi une autre vision, celle de l’étranger et de l’étrange pour s’exprimer dans la culture de l’autre, et pour toucher le public grécophone, et il a recouru à la vision française pour lui faire découvrir des positions plus contemporaines, des tendances plus osées, des idées et des pensées qui en principe peu de ses concitoyens les partageaient.
Avec cette méthode particulière, difficile à la pratiquer, il a osé utiliser deux langues pour s’exprimer, et dans presque tous ses romans, en particulier ceux composés après Paris-Athènes, quand il a librement et ouvertement pratiqué l’incessant va-et-vient entre les deux cultures, il s’est consacré à démontrer à son public que derrière tout code langagier se cachait un fond culturel à respecter, dont le manque provoque une nostalgie, une sorte de mélancolie aussi bien sur le plan personnel que social aux individus. Et justement, cette tendance, de mêler l’élément personnel au général et l’aspect autobiographique au social, a rendu son œuvre un bel « outil utile » qui contribue à la création d’un esprit européen, un point de départ pour l’élaboration d’une moderne conception multiculturelle, où les diverses différences, au lieu de diviser, unissent les gens, au lieu de les retrancher derrière des positions immuables, elles jettent des ponts de communication, au lieu d’imposer le monologue autoritaire, elles contribuent à l’enrichissement et au renouveau des éléments traditionnels. De cette façon Vassilis Alexakis est parvenu à réaliser une œuvre imposante, grâce à une écriture joviale, humoristique et spirituelle, respectant le français, sa langue d’adoption, utilisant une narration traditionnelle et sincère, touchant des sujets humains, avec une structure littéraire classique, qui continue et continuera à plaire le lecteur moderne.
G. F.

Georges Freris, traducteur des poètes Français et Grecs, auteur de huit recueils poétiques et de douze articles sur Vassilis Alexakis et son oeuvre

est président honoraire de la délégation de La Renaissance Française en Grèce.

Ayant acquis la licence de Langue et de Littérature Françaises à l’Université Aristote de Thessalonique et celle d’Études Philologiques Grecques à l’Université de Jannina, il fit ses études de 3e Cycle à l’Université François-Rabelais à Tours (Master, 1978 et Doctorat, 1985). Il enseigna la Langue Française à l’Université de Jannina puis comme Professeur de Littérature Comparée à l’Université Aristote de Thessalonique (1985-2013) où il créa le Laboratoire de Littérature Comparée (1988) ainsi que la revue internationale Inter-Textes et deux collections scientifiques : « Intertextuels » (publiant 14 volumes) et « Francophonie » (publiant 2 volumes).
Membre de nombreuses sociétés scientifiques, ses intérêts de recherche sont centrés sur les relations entre littérature et idéologie, sur l’évolution des mythes littéraires, sur la littérature francophone, en particulier grecque, sur les relations interculturelles, sur la poésie érotique et le roman d’adolescence. Il fut pendant plus de 15 ans responsable sur le plan national des deux programmes européens de 3e cycle : du Master « Cultures Littéraires Européennes » (C.L.E.) et du Doctorat « Doctorat d’Études Supérieures Européennes » (D.E.S.E.).
Il a publié un grand nombre d’œuvres, il a préparé et présenté plusieurs hommages pour la poésie de l’École poétique de Thessalonique dans des revues francophones, il traduit de nombreux poètes Français en grec et en français des poètes Grecs, il a rédigé et publié beaucoup d’études concernant ses intérêts de recherche dans des revues scientifiques et il a également publié 8 recueils poétiques. Sur V. Alexakis il a écrit et publié 12 articles.

« Je t’oublierai tous les jours  »*

Par Olympia ANTONIADOU
Université Ouverte de Grèce
Membre de la délégation hellénique de La Renaissance Française

« Je t’oublierai tous les jours » […] J’ai noté scrupuleusement cette phrase dans ma mémoire, comme si je savais déjà que j’en aurais besoin un jour ». Et voilà, le 11 janvier 2021, Vassilis « ti mbi a cui », on dirait en sango, la langue africaine tellement aimée par Vassilis Alexakis. Vassilis est mort. Et moi, « j’ai envie de [vous] consoler, de [vous] dire des mots que [j’ai] besoin d’entendre ».
Talgo c’était le premier roman francophone que j’ai lu à l’âge de 19 ans. Depuis cette première lecture, je n’ai jamais cessé de me plonger dans l’univers alexakien, soit en tant que doctorante et chercheuse soit comme enseignante, y invitant toujours mes étudiants grecs ou étrangers. Au fil des années, l’estime de son œuvre littéraire s’est métamorphosée en estime de l’Homme. Lors de notre dernier entretien, bien qu’épuisé de ses soucis de santé, il n’a pas seulement répondu avec patience à mes questions mais il m’a aussi offert, avec la générosité d’un père, de précieux conseils. Il a toujours fait preuve d’un amour profond de l’Autre, des exilés et des indigents. Il n’a pas hésité de porter le gilet rouge des sans domicile fixe grecs et les aider à vendre leur revue, Shedia.
Alexakis nous a gentiment accueillis à son « voyage » entre Paris [et] Athènes, il nous a invités à réapprendre avec lui sa Langue maternelle, il nous a surpris avec les découvertes de ses recherches. On a déploré la perte de ses personnes aimées, et lors de la recherche du sens de la fameuse lettre E jadis suspendue à l’entrée du temple d’Apollon à Delphes, on a découvert la notion de Ellipsis, du Manque... Pourquoi tu pleures ?, Alexakis nous a déjà posé la question. On pleure de peur que les Mots, désormais, ne nous soient étrangers… On souhaiterait « […] en somme, comme [il n’avait pas] trouvé le premier mot, ne jamais trouver le dernier, non plus ».
Tous les romans cachent une perte ou une découverte. « Un troisième pays après la Grèce et la France, qui ne figure sur aucune carte, occupe désormais [notre] esprit ». Un monde éblouissant créé des mots, l’univers alexakien. Basile n’est pas parti pour rejoindre les « locataires » du cimetière d’Avant : il va naviguer tranquillement sur une mer des mots.
« Dans quelle langue dit-on adieu à nos bien-aimés qui sont partis ? » je lui ai demandé l’année dernière. « Dans la langue qu’ils comprennent, bien sûr », il répondit.
Vassilis Alexakis, « Ya sou ».
O. A.

* Les phrases en italiques ou entre les guillemets font référence aux expressions utilisées par le défunt dans ses propres romans ou les titres de ceux-ci et répétées exprès ici.

Navigation