Fédération de Russie : " CATHERINE II et LOUIS XVI:L’alliance qui n’eut pas lieu ."

, par  Zoya ARRIGNON
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Piotr Tcherkassov, Professeur des Universités, membre-correspondant de l’Académie des Sciences de Russie, Lauréat de la Renaissance Française ( Promotion 2012).

A la fin du XVIIIe siècle, une alliance est sur le point de naître en Europe. Celle entre la France de Louis XVI et de Catherine II de Russie. Malheureusement, les évènements tragiques de 1789 vont ruiner ce projet.

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Lorsque Louis XVI monta sur le trône en mai 1774, Catherine II régnait déjà depuis près de 12 ans. Pendant tout ce temps, les relations entre la Russie et la France, établies sous Pierre le Grand en 1717, étaient plutôt froides en raison de la divergence des intérêts de ces deux pays d’Europe, ainsi que de la russophobie persistante de Louis XV le Bien Aimé, qui ne pouvait pas accepter le fait que la Russie ait écarté la France de la Pologne. Louis XV opposait constamment ses alliés à Saint-Pétersbourg - le sultan et le roi de Suède. En retour, Catherine exprimait pour Louis une profonde hostilité et soutenait moralement les rebelles corses de Paoli(1). Elle n’avait donc aucune raison de regretter la mort de Louis XV le 10 mai 1774, bien qu’elle déclara un deuil de quatre semaines à sa cour. « Il est honteux pour le roi de France de mourir de la variole au XVIIIe siècle », réagit l’impératrice à la nouvelle du décès de Louis XV. Il est à noter qu’en 1768, elle se fît vacciner avec son fils Paul contre cette maladie mortelle.

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Il fallut plusieurs années à Catherine pour surmonter sa méfiance à l’égard de la France et de son jeune roi Louis XVI. Après s’être assurée que ce dernier se soit libéré de la russophobie de son défunt grand-père, elle accepta la main de l’amitié qui lui était tendue. Catherine II qui ne se distinguait pas par une haute moralité, put apprécier les vertus chrétiennes de Louis XVI, tout en notant sa faiblesse. Elle était reconnaissante au jeune roi pour son soutien moral lors de la « révolte » de Pougatchev (2), alors que Louis XV s’en était réjoui (3).

Charles Gravier, comte de Vergennes
Charles Gravier, comte de Vergennes

Louis XVI avait refusé « le système de Choiseul » qui avait pour objectif de repousser la Russie aux marches de l’Europe et de l’éloigner de la scène des affaires européennes. Le jeune roi mesurait l’accroissement du poids de l’Empire de Russie et souhaitaient entretenir de bonnes relations avec Catherine II qui fut sensible à la décision du jeune roi de mettre fin aux appuis financiers accordés à la Suède et aux confédérés polonais, par son prédécesseur. Elle apprécia l’influence mesurée et la retenue de Louis XVI lorsque la Russie annexa la Crimée en 1783 et lorsque la diplomatie du comte de Vergennes empêcha la Porte ottomane de déclarer la guerre à la Russie grâce à la signature du traité de Koutchouk-Kaïnardji (1774).

La similitude des positions des Cours de Saint-Pétersbourg et de Versailles a été révélée pendant la guerre d’indépendance des États-Unis. De fait, la Russie soutînt de facto les insurgés américains et leurs alliés, les Français. En 1778 lorsque surgit le conflit à propos de la « succession de la Bavière », la Russie et la France, en proposant leur arbitrage ont aidé à trouver une solution pacifique au conflit. Croyant à la sincérité des intentions de Louis XVI de développer les relations avec la Russie, Catherine II autorise la conclusion d’un accord commercial avec la France en 1787

Louis-Philippe, comte de Ségur
Louis-Philippe, comte de Ségur

par le comte de Ségur, ambassadeur de France et le comte Ivan Ostermann de Saint-Pétersbourg, vice-chancelier d’Empire.

Ivan Andreïevitch, comte OSTERMANN
Ivan Andreïevitch, comte OSTERMANN

Catherine alla à la rencontre des souhaits de Versailles pour une réduction significative des taxes sur les vins - principal produit d’exportation français vers la Russie, ainsi que sur d’autres marchandises. Mais surtout, Ségur réussit à faire figurer dans le texte du traité le principe de « nation la plus favorisée » pour la France. C’était d’autant plus important que ce principe ne s’appliquait pas aux partenaires commerciaux traditionnels de la Russie comme l’Angleterre, l’Autriche et le Danemark. De son côté, le tribunal de Versailles fut contraint de satisfaire la demande de Saint-Pétersbourg pour le libre accès des Français pour une résidence temporaire voire permanente en Russie. Le commerce franco-russe en mer Noire a commencé à se mettre en place malgré l’opposition de Necker favorable à la Suède. Les premiers colons français s’installèrent en Crimée et dans le sud de la Russie. Du coup la perspective d’une alliance politique entre les deux pays fut envisagée.

Mais le 14 juillet 1789, le dialogue engagé fut interrompu. Catherine II condamna fermement la révolution et refusa de traiter avec les Jacobins, nom qu’elle donnait à tous les révolutionnaires. De plus, elle condamna le comportement de Louis XVI, qui avait accepté l’idée d’une monarchie constitutionnelle. "Pourquoi alors a-t-on besoin d’un roi ?" s’exclama Catherine II avec perplexité et d’ajouter : « Cette cour n’a plus du tout de sens ». Pour elle, toute limitation du pouvoir absolu était inconcevable, tout comme le pouvoir de gens ordinaires était inconcevable. « Comment est-il possible que des cordonniers puissent diriger le pays ? s’indignait la tsarine. « Un cordonnier ne sait que faire de ses souliers ». En apprenant le début de la révolution à Paris, Catherine ordonna de sortir de son bureau le buste de Voltaire, qu’elle appelait précédemment son « instituteur ». « Cela est horrible ! - s’écria l’impératrice en apprenant le renversement de Louis XVI le 10 août 1792. Elle a ordonné le renvoi immédiat de Saint-Pétersbourg d’Edmond Genêt, le chargé d’affaires français. Au même moment, le chargé d’affaires russe Mikhail Novikov quittait Paris.
Quand la famille royale tenta en juin 1791 de s’échapper du Paris révolutionnaire, elle disposait de passeports russes remis par Ivan Simoline, l’envoyé de Catherine II. Quand, en décembre 1791, l’impératrice ordonna à Simoline de quitter Paris, il rencontra le roi et Marie-Antoinette avant de partir.

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Ce dernier lui remit une lettre adressée à Catherine II par Marie-Antoinette qui la remerciait pour sa participation au devenir de la famille royale, qui, selon ses mots, « était une grande consolation dans notre chagrin ».
La rupture définitive intervient après l’exécution de Louis XVI le 21 janvier 1793. « Lorsque Sa Majesté a appris la nouvelle du meurtre crapuleux du roi de France », écrivait Alexandre Khrapovitsky, le secrétaire de l’impératrice, « elle s’est couchée malade et triste ». Un mois plus tard, Catherine II signait un décret rompant toutes les relations entre la Russie et la France. Dans le même temps, tous les Français vivant en Russie (2 424 personnes) se virent obligés de condamner la révolution par écrit et de prêter serment d’allégeance à la monarchie. Les 18 personnes qui refusèrent de se plier à cette requête furent immédiatement expulsés de Russie.

Etant au centre de toutes les conspirations contre-révolutionnaires, Catherine II, néanmoins, jusqu’à sa mort en 1796, refusa de rejoindre la coalition anti-française des puissances européennes. Elle profita de la révolution en France pour assouvir ses ambitions en Pologne, qui disparut de la carte politique de l’Europe en 1795.
Par ailleurs, Catherine II ne croyait pas au succès d’une intervention étrangère contre la révolution. Elle plaçait ses espoirs exclusivement sur les Français eux-mêmes, qui mettraient fin à la révolution « mieux que toutes les puissances européennes ».
Il est à noter que la Russie n’intervînt pas car elle avait besoin de répit après une guerre contre la Turquie et la Suède et le partage final de la Pologne.
« A mon avis », précisait l’impératrice en 1795, « quand toute cette canaille, ces régicides, seront exterminés, d’autres personnes prendront leur place, pas des scélérats comme ceux actuels… ». Elle croyait qu’un « nouveau César » viendrait, qui ramènerait la France à l’ordre et dans le droit. « Mais cela nécessite une personne extraordinaire, adroite et courageuse qui devra devancer ses contemporains et même son époque. Est-il déjà né ou pas encore ? Arrivera-t-il ? - se demandait Catherine II. « S’il existe une telle personne, elle arrêtera cette chute avec son pied, qui s’arrêtera là où il sera ».
Lorsque Catherine écrivait ces lignes (février 1794), une telle personne était déjà apparue en France.
C’était un général de brigade âgé de 24 ans de l’armée républicaine, Napoléon Bonaparte ...
Il ne reste plus qu’à s’émerveiller de la perspicacité de cette tsarine.

(Ce texte a été traduit en français par Monsieur Wladimir Matchabelli, Secrétaire Général de la Société Française des Amis de la Russie (SOFARUS)