PARIS - Remise du Prix littéraire de LA RENAISSANCE FRANCAISE 2017 à Miguel BONNEFOY

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Dans son discours, le Président international de La Renaissance Française a souligné combien les écrivains dont le français n’est pas la langue maternelle ont apporté et apportent à notre langue : "Vous enrichissez et embellissez la langue française".

Insistant sur la beauté de l’œuvre couronnée, "nous attendons beaucoup de votre grand talent" a-t-il dit à l’écrivain.

Discours du président International : Mr Denis FADDA

REMISE DU PRIX LITTERAIRE DE LA RENAISSANCE FRANCAISE 2017 DISCOURS DE DENIS FADDA


<indent|> Miguel Bonnefoy. Quelle magie ! Avec Sucre noir le roman qui vous a valu ce Prix littéraire de La Renaissance Française 2017, vous nous avez envoûtés. Oui, il y a quelque chose qui relève de la magie dans ce livre.

<indent|> Nous sommes envoûtés par votre imagination et l’atmosphère que vous savez créer, dans cette région qui pourrait bien être l’Oriente vénézuélien, zone bien peu habitée où la nature est si généreuse. La frégate de Henry Morgan, flibustier fort redouté au XVIe siècle, s’est échouée par ici. Le fabuleux trésor qu’il possédait est certainement enfoui dans les parages.

<indent|> Tout au long du roman ce trésor fait rêver bien des personnages ; il va servir à révéler les êtres humains dans leur
beauté, dans leur grandeur, dans leur petitesse, dans leur misère. Tous vos personnages ont une personnalité attachante, même les pires.

<indent|> Le trésor fait tourner les têtes sauf celle de Serena – elle porte bien son nom - qui préfère d’autres rêveries. Elle est bien la seule à ne pas s’y intéresser ; pourtant, elle sera la seule à en profiter... Serena, fille unique des Otero, attend l’homme de ses rêves. Ses annonces transmises de façon répétée par la TSF n’y feront rien.

<indent|> Le hasard fait surgir Severo Bracamonte. Comme bien d’autres, il est à la recherche du trésor de Henry Morgan. Serena le déteste car il ne ressemble pas à l’homme qu’elle a imaginé. Elle finira par s’habituer à lui . Ils exploiteront ensemble la plantation de canne à sucre et la distillerie héritées des parents Otero. Puis, à la mort de son époux, croyant qu’un homme de passage était enfin celui qu’elle attendait depuis si longtemps, elle partira à la ville laissant l’exploitation du domaine à sa fille adoptive. Bien sûr, on n’en restera pas là.

<indent|> Sa fille adoptive, sauvée du feu par un chien mais déjà léchée par les flammes dans la boîte à chaussures qui lui servait de berceau – elle porte le nom de Eva Fuego ; ce qui ne surprendra pas ! - retournera aux flammes et connaîtra une fin comparable à celle de Henri Morgan trois siècles plus tôt. Le trésor rend fou.

<indent|> Les rebondissements sont fréquents, votre imagination est débordante. Elle nous surprend lorsqu’on s’y attend le moins. Par exemple, il y a l’enfant né du feu, mais il y a aussi la vieille femme qui entre chaque 1er novembre dans une pièce de la maison dont elle est seule à détenir la clef. En effet, dans cette maison, il y a au fond, une chambre protégée de ses propres occupants par le contrat de vente. Seule peut y accéder l’ancienne propriétaire qui chaque année vient y pleurer ses morts. Lorsque Serena vendra la maison qui fut celle de ses parents, l’acte de propriété, une nouvelle fois, contiendra une clause prévoyant que les nouveaux propriétaires s’engagent à ne pas pénétrer dans la chambre du fond. A son tour, devenue elle aussi une vieille dame, elle y reviendra chaque 1er novembre pour y pleurer ses morts...

<indent|> On est dans le fantastique, dans le merveilleux. On pense à Roger Caillois, à Borges, au réalisme magique de Miguel Angel Asturias et de Garcia Marquez. On pense aussi parfois à Marcel Aymé et à Buzzati, mais on pense surtout surtout à Miguel Bonnefoy, car si l’on sent que le réalisme fantastique, ce remarquable courant littéraire latino-américain, vous inspire – vous êtes de mère vénézuélienne et de père chilien - cet ouvrage ne pouvait avoir été écrit que par vous. Un écrivain qui a une personnalité forte et qui est promis à un très bel avenir.

<indent|> Le français n’est pas votre langue maternelle ; vous l’avez choisi pour construire votre œuvre et vous démontrez, une fois de plus, combien les écrivains qui ont fait ce choix apportent à la langue française. Comme tant et tant d’autres avant vous – je pourrais citer Cheng, Ionesco, Cioran, Bianciotti, Makine, Todorov, Semprun, Alexakis, la liste est infiniment longue - vous enrichissez et embellissez la langue française.

<indent|> L’ouvrage commence par ces mots : « Le jour se leva sur un navire naufragé, planté sur la cime des arbres, au milieu d’une forêt ». C’est très étonnant ! L’image qui ouvre le roman est celle d’un navire juché sur des arbres ! Vous mêlez ainsi deux univers : celui de la mer et celui de la forêt ; cette image saisissante se développe dans les phrases qui suivent : « C’était un trois-mâts de dix-huit canons, à voiles carrées, dont la poupe s’était enfoncée dans un manguier à plusieurs mètres de hauteur. A tribord, des fruits pendaient entre les cordages. A bâbord, d’épaisses broussailles recouvraient la coque ».

Rapprocher des univers éloignés, c’est le propre de la poésie. J’ai évoqué le réalisme fantastique de votre ouvrage, mais je dirais surtout un réalisme poétique, puisque la poésie ose tous les alliages, toutes les fiançailles.

Vous poursuivez cette métaphore dans l’évocation du second du navire : « un géant d’Haïti [qui] taillait chaque jour une encoche sur le bois du mât et s’efforçait de retrouver, dans les ressacs de la forêt, le bruit d’un port qu’on approche et d’une ancre qu’on mouille ».

Parfois, c’est un seul mot qui ouvre votre prose sur l’infini de la poésie, comme le mot « écaillé » dans la phrase qui décrit une Serena « au cœur écaillé d’ennui et d’abandon ».

Je citerai un dernier passage qui évoque le curieux mari de Serena : « Il ne ronflait pas, en revanche il émettait un triste craquement d’épave qui donnait parfois à Serena, de l’autre bord du lit, une impression de sel et d’embruns ».

Toujours l’appel de la mer ; la mer et ses sortilèges...

Toute l’histoire se situe dans les terres ; pourtant, la mer, celle qui a apporté le trésor, rode dans les pages de votre livre, par touches subtiles, comme celles que nous venons de mentionner.

Vous regardez de près, vous observez et vous décrivez avec précision. Au passage, vous nous donnez des recettes de cuisine ou formulez des ordonnances ; une recette : « On installa un brasero et on grilla le paresseux accompagné de chants marins. On le servit avec quelques mangues cueillies directement de l’arbre et deux perroquets assez gras, qui migraient en couple vers le sud. On les avait fait mariner pendant deux heures, dans du jus de citron, et cuire dans des feuilles de bananier. Pour économiser le sel on prit des graines de bois d’Inde. Faute de crabes on chassa des crapauds ». Une ordonnance : « il n’était soulagé que par des infusions d’écorce de grenadier, des bouillons de pin au vinaigre et des décoctions de lait de chèvre mélangées avec dix onces de cidre »

Votre vocabulaire est riche, choisi, coloré, parfumé. Votre goût profond pour la nature, votre connaissance amoureuse de la faune et de la flore, nous donnent des couleurs, des odeurs, des senteurs savoureuses. On se croirait parfois devant un tableau de Gauguin ou d’Arcimboldo. Vous nous faites même découvrir des parfums : « Parfois une brise passait, chargée d’un parfum d’amande sèche... ».

Le Voyage d’Octavio, votre premier roman paru en 2015, était déjà dans cette veine ; il y a eu aussi Jungle en 2016, un très beau récit.

Mais auparavant, il y avait eu en 2009, La Maison et le Voleur ; en 2009 aussi, en italien, Quand on enferma le labyrinthe dans le minotaure ; en 2011, Naufrages ; en 2013, Icare et autres nouvelles recueils qui vous ont valu de nombreux prix. A lui seul, Le Voyage d’Octavio a recueilli le Prix Edmée de La Rochefoucauld, le Prix de L’Ile aux Livres, le Prix Fénéon, le Prix de la Vocation, une mention spéciale au Prix des Cinq Continents et a fait partie de la sélection du Prix Goncourt du premier roman. Pour Icare vous aviez reçu le Prix du Jeune Ecrivain.

On ne peut manquer de faire un rapprochement entre le sucre noir et l’or noir. L’un et l’autre conduisent à la richesse puis à la misère. Comme la canne à sucre a fait le malheur de la famille Otero, l’or noir a causé tourments et souffrances au peuple du Venezuela.

Votre ouvrage, comme le prix qui le récompense, sont un hommage à ce pays blessé.

Votre livre est-il une fable, un conte, un roman philosophique ? ; il est en fait tout cela à la fois même s’il a du conte bien des caractères et des thèmes : le merveilleux, l’extravagance, l’amour, la mort, le temps étiré, le long sommeil, l’usage de l’imparfait.

Sucre noir est un ouvrage beau et profond qui, comme les contes ou les mythes, propose différents niveaux de lecture, tout en ne sacrifiant jamais rien au plaisir de la lecture.

Je souhaite que ce prix contribue à vous faire mieux connaître et qu’il soit pour vous un encouragement supplémentaire à écrire car nous attendons beaucoup de votre grand talent.


Crédits PHOTO - Florelle Chapelle & Jean-Jacques KELNER