RUSSIE - FRANCE : une interview de Zoya Arrignon dans "Perspective" Les dix ans d’existence de la délégation de Russie de la Renaissance Française n’ont pas échappé au magazine bilingue destiné aux russophiles et russophones francophones.

, par  Pierre MABIRE
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Ainsi que le souligne Zoya Arrignon, présidente de la délégation de Russie de La Renaissance Française, la dite délégation célèbre la dixième année de sa création à l’initiative du président international de l’époque, le préfet Antoine Guerrier de Dumast.
Dans l’interview donnée à la revue "Perspective" rédigée dans les deux langues - russe et française - dans sa livraison de septembre 2022 N°190, Zoya Arrignon évoque les liens culturels puissants qui relient les deux pays. Littérature, musique, danse, arts visuels sont autant de domaines où la Russie et la France se retrouvent.
Mais encore, dans cette époque aujourd’hui bouleversée par des menaces faites à la paix mondiale, la présidente de la délégation de Russie de La Renaissance Française fonde son espoir sur l’Europe. Citant Vladimir Lazarevski, elle dit : "L’idée européenne ne peut exister sans la collaboration entre l’Est européen, c’est-à-dire la Russie, et l’Ouest européen, dont la France est le guide spirituel. L’Europe ne peut exister sans l’amitié franco-russe".

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Pour le rapprochement des peuples et des cultures : passé, présent, futur...

En juin dernier, la délégation russe de l’association La Renaissance Française, la plus ancienne association pour la promotion de la francophonie, la préservation du patrimoine culturel et le rapprochement des peuples et des cultures, a fêté ses 10 ans. Zoya Arrignon, membre du conseil d’administration de La Renaissance Française, fondatrice et présidente de la délégation russe de l’association, explique le rôle culturel de La Renaissance Française et nous parle des projets passés et à venir de la branche russe.

Perspective : Zoya, tout d’abord, sincères félicitations : dix ans, ça fait un bail !... Bravo aussi à l’association La Renaissance Française dont le projet, depuis plus d’un siècle, est de promouvoir et faire rayonner les valeurs culturelles francophones partout dans le monde.
Zoya Arrignon  : Merci à vous ! En effet : l’association a fêté son centenaire en 2015. Elle fut fondée par le président Raymond Poincaré en 1915, durant la Première Guerre mondiale, dans les zones occupées d’Alsace-Lorraine, avec comme principaux objectifs de protéger la population francophone et d’y maintenir la survie de la langue française.
Après la Grande Guerre, l’association se donne pour vocation de promouvoir la culture, la solidarité et la francophonie. Elle fut reconnue d’utilité publique par décret du 14 décembre 1924, sous le haut patronage des ministres des Affaires étrangères, de l’Intérieur, de la Défense et de l’Éducation nationale.
La Renaissance Française est présente dans toutes nos régions ainsi que dans le monde entier, à travers ses délégations. En France, ses délégations oeuvrent pour la promotion des traditions et des savoir-faire des régions tandis qu’à l’étranger, les délégations se chargent de promouvoir la langue, la culture et le talent français.
Depuis sa création, l’association a eu, parmi ses présidents d’honneur, d’illustres personnalités telles que Paul Appell, mathématicien, recteur de l’académie de Paris, membre de l’Académie des sciences française et membre d’honneur de l’Académie des sciences de Russie ; Arsène d’Arsonval, médecin, physicien et inventeur, membre de l’Académie des sciences française ; Maurice Schumann, homme d’État, héros de la Seconde Guerre mondiale, qui fut « la voix de la France combattante » sur les ondes de la BBC, ministre des Affaires étrangères, membre de l’Académie française ; Simone Veil, magistrate et femme politique, ministre de la Santé, présidente du Parlement européen, membre de l’Académie française.
Depuis la disparition de Simone Veil, en 2017, c’est Gabriel de Broglie, membre de l’Académie française, chancelier honoraire de l’Institut de France qui en est le président d’honneur. Il est le descendant de Victor-François de Broglie (1718-1804), général feld-maréchal de Russie (1797).
Quant à la présidence internationale, elle est assurée actuellement par Denis Fadda, professeur de renom.
P. : L’association La Renaissance Française décerne divers prix et récompenses. A qui et pour quoi sont-ils attribués ?
Z.A. : La Renaissance Française décerne médailles et diplômes à celles et ceux qui ont contribué, chacun dans leur domaine, à porter haut les valeurs de notre association. Parmi les premiers lauréats figure Vladimir Alexandrovitch Lazarevski (1897-1953), fondateur de La pensée russe, hebdomadaire russe édité en France.
Le 5 novembre 1928, Les Dernières Nouvelles, le plus important et le plus populaire journal de l’émigration russe en France publie dans sa chronique : « Monsieur Vladimir Lazarevski, ancien membre du conseil d’administration de l’Union des organisations des étudiants de l’émigration russe, traducteur littéraire pour la maison d’édition Payot, journaliste, vient de recevoir la médaille des valeurs francophones de l’association La Renaissance Française ».
Il reçut ce prix pour ses traductions d’écrivains russes en français. En 1947, il fonde à Paris le journal La Pensée russe, investissant la quasi-totalité de son patrimoine dans le premier numéro.
Vladimir Lazarevski est enterré au cimetière russe de Caucade à Nice.
Pour son 100e anniversaire, La Renaissance Française a créé un prix littéraire qui couronne « une oeuvre écrite en français d’un auteur dont la langue maternelle n’est pas la langue française ». Ce prix est décerné chaque année par un jury constitué d’auteurs de différentes nationalités, parmi lesquels des écrivains dont le français n’est pas la langue maternelle. Depuis l’année dernière, le jury est présidé par Daniel Rondeau, écrivain, journaliste et diplomate, membre de l’Académie française. La remise de ce prix a lieu à Paris chaque mois de novembre. En 2020, ce prix a été décerné à Katerina Autet qui est née à Moscou et vit aujourd’hui à Paris, pour son premier roman La chute de la maison Whyte (édition Robert Laffont).
En 2015, à la demande de l’association, le rosiériste Orard, créateur de roses à Feyzin (région lyonnaise) crée « La rose du centenaire » qui porte le nom de notre présidente d’honneur : Simone Veil. Cette rose rouge vif, de forme allongée et comptant 45 pétales, se caractérise par un parfum intense.
Le baptême de cette rose s’est déroulé au jardin de Luxembourg en présence de Pierre-François Veil et Jean Veil, fils de Simone Veil. Chaque 1er juillet, date anniversaire de l’entrée de Simone Veil au Panthéon, La Renaissance Française dépose sur sa tombe un coussin de roses « Simone Veil ».
P. : Comment la délégation russe de cette association renommée fut-elle créée il y a 10 ans ?
Z.A. : En 2012, déjà membre de l’association, j’ai été sollicitée par le préfet Antoine Guerrier de Dumast, alors président international de La Renaissance Française, pour développer une délégation en Russie.
Aujourd’hui, à l’occasion de notre 10e année d’existence, j’aimerais citer les propos de Flora Moussa, chef de la section francophone de Russia Beyond, une publication multilingue sur la culture, le monde des affaires, la science et la vie publique en Russie, notre fidèle partenaire depuis dix ans : « ... La mission de la Renaissance Française en Russie ne cesse de surprendre par sa capacité à déceler la multitude de liens qui continuent de se tisser entre nos deux pays, dont certains peuvent passer inaperçus aux yeux du grand public. Sans oublier qu’au fil des années, les récipiendaires des récompenses qu’elle décerne sont devenus, si ce n’est une famille, pour le moins une communauté bien soudée. »
P. : Au fil des ans, vous avez réussi à mettre en oeuvre de nombreux et superbes projets, dont certains que nous avons pu partager ici avec nos lecteurs.
Z.A. : Parallèlement à la cérémonie annuelle de remise des distinctions qui se déroule à Moscou sous la présidence de l’ambassadeur de France, nous organisons de nombreux événements en France et en Russie en hommage aux Français et aux Russes ayant oeuvré pour défendre les valeurs portées par notre institution.
Parmi ces personnes, je citerai notamment Pierre Crémont (1784-1846), compositeur, pianiste virtuose français qui devint maître de chapelle à la cour du tsar Alexandre 1er à Saint-Petersbourg, puis premier violon et directeur du théâtre français de Moscou. Citons aussi Galia Solovieva-Barbisan (1904-1982), fondatrice et mécène du prix littéraire Médicis, Konstantin Korovine (1861-1939), célèbre impressionniste et écrivain, les généraux Nicolaï Obroutcheff (1830-1904) et Raoul Le Mouton de Boisdeffre (1839-1919) – deux acteurs majeurs qui ont oeuvré au sein de l’alliance franco-russe. Citons ici aussi Ivan Bounine (1870-1953), prix Nobel de littérature, Sergueï Liapounov (1859-1924), compositeur et pianiste, un des co-fondateurs du conservatoire Rachmaninov, Anatolï Samonov (1931-2013), compositeur et pianiste, auteur des « 9 fantaisies musicales pour piano pour la lecture du Petit Prince d’Antoine de Saint Exupéry », et, enfin, le professeur Jean-Pierre Arrignon (1943-2021), médiéviste français, spécialiste de la Rus’ de Kiev et de la Russie.
P. : Cette année, vous fêtez également le 10e anniversaire de vos liens d’amitié avec le conservatoire de Moscou.
Z.A. : Une amitié très particulière nous lie avec le conservatoire d’État de Moscou P.I. Tchaikovskï. Notre collaboration a débuté à l’occasion d’une rencontre émouvante. Grâce à notre aide, Tatiana Mouromzeff (France), membre de notre délégation et petite-fille de Sergueï Mouromtsev (président de la première Douma de l’Empire russe en 1906) et de Maria Klimentova (cantatrice russe, première interprétatrice de rôle de Tatiana dans l’opéra Eugène Oneguine en 1879), a transmis au musée du сonservatoire de Moscou les mémoires de Maria Klimentova ainsi que la médaille de bronze sur laquelle est gravée : « Société musicale russe impériale. Conservatoire de Moscou. Maria Klimentova. Moscou 1880 ».
Depuis, nous avons réalisé beaucoup de projets ensemble, en France et en Russie.
P. : Comme vous le notiez, La Renaissance Française fut fondée en pleine guerre 14-18. Il n’est donc pas étonnant que l’association soit très attachée au devoir de mémoire.
Z.A. : À l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale, notre délégation était la première à organiser un colloque franco-russe « France-Russie, 1914-1918 : de l’alliance à la coopération ».
C’était notre devoir de rendre hommage à l’alliance franco-russe, au courage des soldats français et russes, ainsi qu’à leurs alliés. Un ouvrage collectif, portant le nom du colloque, a été édité aux éditions russes Rosspen dont la présentation a eu lieu à Paris, à la résidence de l’ambassadeur de Russie en France.
L’un des projets les plus marquants a été l’inauguration, en 2017, de la statue d’Ivan Bounine à Grasse, offerte par le célèbre sculpteur russe Andreï Kovalchuk. Le maire honoraire de Grasse, Jean-Pierre Leleux, sénateur honoraire des Alpes-Maritimes a déclaré à l’occasion de l’anniversaire de notre délégation que « ... grâce à l’action conjointe de l’association La Renaissance Française et de la ville de Grasse, de nombreux visiteurs russes viennent dans la cité des parfums saluer la mémoire de ce grand écrivain… Mais, plus important peut-être encore, de nombreux étudiants et chercheurs français viennent approfondir leurs connaissances sur la littérature russe et ses incommensurables apports intellectuels au monde… »
P. : Nos fidèles lecteurs savent aussi que vos activités sont également étroitement liées à la préservation du souvenir du mythique régiment Normandie-Niémen.
Z.A. : Cette année, nous célébrons le 80e anniversaire du régiment de chasse Normandie-Niémen, symbole de la fraternité de la France libre du général de Gaulle et de l’URSS. Durant ces dix dernières années, j’ai eu la chance de côtoyer deux vétérans russes : Valentin Ogourtsov (1926-2021), mécanicien d’Yves Mourier et de Georges Henry, et Ivan Moltchanov (1918-2016), pilote et doyen des anciens combattants de ce régiment. Nous avons organisé plusieurs rencontres émouvantes avec ces deux vétérans en présence de lycéens russes et français. « J’ai eu le temps de leur dire merci » a écrit dans un article une journaliste du Figaro qui m’a accompagnée lors de la remise de la médaille d’or de La Renaissance Française à Ivan Moltchanov.
Aujourd’hui, ces vétérans sont partis au ciel rejoindre leurs camarades. Mais les liens entre les familles russes et françaises ne se délient pas, au contraire. Il y a quelques années, j’ai été sollicitée par Frédéric Mourier (petit-fils d’Yves Mourier) pour transmettre des présents à Valentin Ogourtsov, « l’ange gardien de son grand-père ». Depuis, Alexandre (fils de Valentin Ogourtsov) et Fréderic Mourier entretiennent une correspondance régulière. Fréderic espère venir un jour avec sa famille à Iaroslavl.
P. : Quels sont vos prochains projets ?
Z.A. : S’agissant des projets futurs, nous préparons la sor¬tie d’un ouvrage collectif intitulé Une amitié complexe. Les relations franco-russes. 1892-1918 (éditions SPM, Paris). Il s’agit d’un ouvrage scientifique mais accessible au grand public qui permettra à chacun de nourrir et d’approfondir ses connaissances historiques.
En conclusion, j’aimerais citer les mots de Vladimir Lazarevski : « Notre tâche est de contribuer au renforcement des liens culturels franco-russes. « L’idée européenne » est impensable sans la collaboration entre l’Est européen, c’est-à-dire la Russie, et l’Ouest européen, dont la France est le guide spirituel. C’est un très grand et important sujet. L’Europe ne peut pas exister sans l’amitié franco-russe : pas une amitié de salon « entre deux coupes de champagne » mais une amitié basée sur une compréhension mutuelle, sincère et profonde... ».
Cette belle phrase, prononcée il y a presque 100 ans, illustre et caractérise la conduite de nos projets franco-russes passés, présents et à venir.

Source : Revue bilingue franco-russe "Perspective" (Marseille) / Gouzel Aguichina, rédactrice en chef : http://www.jfrp.fr

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