Discours de Michaëlle Jean

, par  Skander , popularité : 5%

Célébration de la Journée internationale de la Francophonie

Seul le texte prononcé fait foi

Chère Johanna Rolland, Maire de Nantes,
Cher Michel Robitaille, Délégué général du Québec et Président du Groupe des ambassadeurs francophones, Mesdames et Messieurs les ambassadeurs francophones, Mesdames et Messieurs en vos grades et nombreuses qualités, Chers amis,

Si nous devions décentraliser la Maison de la Francophonie en France, nul doute que c’est à Nantes que nous pourrions nous installer et nous sentir chez nous, tant cette ville, Chère Johanna Rolland, sous votre impulsion, et celle de votre prédécesseur, Jean-Marc Ayrault, est devenue, année après année, une tête de pont de la Francophonie en France.

Je souhaite donc, avant toute chose, vous remercier, et féliciter toutes celles et tous ceux qui y contribuent : les élus et les personnels de la ville de Nantes, les représentantes et les représentants du monde universitaire, de la culture, du tourisme, de l’économie, du monde associatif engagés auprès de pays de la Francophonie, que j’ai eu le plaisir de rencontrer à l’instant.

Mais aussi les jeunes, jeunes créateurs d’entreprises, jeunes porteurs de projets venus de tout l’espace francophone, qu’il me tarde d’entendre tout à l’heure.

Plus généralement, je souhaite remercier toutes les Nantaises et tous les Nantais qui, chaque année, répondent et participent à la riche programmation qui leur est proposée dans le cadre de « Nantes en Francophonie ».

Alors, en cet instant, j’ai envie, très spontanément, de vous applaudir, toutes et tous, et de vous demander aussi de VOUS applaudir.

Je tiens aussi à remercier le Groupe des ambassadeurs francophones, le GAF, qui a pris une part déterminante dans l’organisation des événements que nous allons vivre ensemble durant cette fin de semaine.

Monsieur le Président, cher Michel, merci pour l’énergie, le dynamisme, la constance avec laquelle le GAF contribue à faire rayonner la Francophonie en France.

Cher amis,

Si j’ai tenu à être parmi vous, durant ces deux jours, et à célébrer la Journée internationale de la Francophonie 2016 à
Nantes, c’est d’abord pour saluer, je le répète, votre engagement exemplaire.

Mais il est bien connu que c’est à celles et ceux qui donnent le plus, que l’on demande le plus. Et si j’ai tenu à être parmi vous, vous qui avez cette fibre francophone, c’est aussi pour vous convaincre de vous engager encore plus résolument.

La Francophonie a tant à offrir, notamment aux jeunes générations.

La Francophonie est un projet politique et sociétal d’une étonnante actualité, d’une évidente modernité.

La Francophonie, c’est cette fenêtre, grande ouverte sur le monde, ses peuples, ses cultures.

Grâce à la langue française, bien sûr, qui nous réunit par-delà les frontières et les océans, bien au-delà de l’espace constitué par les 80 Etats et gouvernements qui ont choisi d’adhérer à notre Organisation. Car la langue française est la seule langue, avec l’anglais, à être parlée et enseignée sur tous les continents. Et sachez-le, vous les jeunes entrepreneurs, le français est aussi la troisième langue des affaires avec l’anglais et le mandarin.

La langue française, c’est aussi un inépuisable outil de création littéraire et artistique. Elle accepte de prêter ses mots, tels des navires qu’on lance à la mer et qui nous reviennent chargés de richesses, de curiosités rares, de nouveautés surprenantes.

La romancière libanaise, Vénus Khoury-Ghata, l’exprime si bien : « Ecrire en français pour un Congolais, un Arabe, un Tchèque ou un Québécois ne revient pas à renoncer à son identité mais à l’ouvrir à d’autres peuples. »

Oui, c’est cela la langue française : une langue de rencontre, de partage, de métissage, de mise en contact, de réseautage.

Je pourrais vous parler longuement de tous ces réseaux que nous avons constitués, année après année, sur tous les continents et dans les secteurs les plus variés : parlementaires, universitaires, maires, média, institutions de l’Etat de droit, organisations non gouvernementales, associations de jeunes, de femmes, et tant d’autres encore.

Vous en avez du reste quelques belles illustrations sur l’« espace Francophonie » que nous venons d’inaugurer.

Mais alors quelle différence, me direz-vous, avec l’anglais ?

Une différence majeure, qui fait toute la spécificité de la Francophonie : la langue française a été et reste plus que jamais une langue subversive !

Durant des siècles, combien de révolutions, de combats pour la liberté et l’émancipation, menés sur d’autres continents, à commencer par mon pays natal, Haïti, au nom de l’esprit des Lumières et de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, au nom de cette devise : liberté, égalité, fraternité ?

Tout récemment, dans l’espace francophone, combien de combats menés, notamment par la jeunesse, pour que triomphent la démocratie, la justice, les droits et les libertés ?

Et combien de longs et difficiles combats encore à mener, pour que cette planète, livrée aux dérives inégalitaires de la mondialisation économique et financière, aux dérèglements du climat, à l’enlisement de conflits meurtriers, à la menace terroriste, combien de combats encore à mener sur cette planète pour la liberté et l’égalité, la solidarité et la fraternité, la diversité et l’universalité, la stabilité et la paix ?

Ces mots sont chargés de promesses et d’exigences.

Et c’est le pouvoir de ces mots, que nous avons choisi de célébrer cette année, à l’occasion de la Journée internationale de la Francophonie, le pouvoir de ces mots qui nous relient et nous unissent par-delà nos différences ! Le pouvoir de ces mots qui sont là pour dire le monde que nous voulons et notre volonté d’agir, ensemble.

Car la Francophonie ne se résoudra jamais à dire, avec détachement et indifférence : ainsi va le monde.

La Francophonie ne s’accommodera jamais, malgré les progrès accomplis dans certains pays, de la situation de ces dizaines de millions d’hommes, de femmes, d’enfants, atteints dans leur dignité, dans leur humanité parce que privés de leurs droits les plus fondamentaux, au 21e siècle encore.

Appartenir à la Francophonie en 2016, c’est donc vouloir résister par le plaidoyer et l’action.

C’est vouloir résister « au laisser-faire, laisser-aller » qui perdure, depuis trop d’années, au sein de la communauté internationale en matière de solidarité internationale et de développement humain et économique.

Appartenir à la Francophonie c’est agir, au quotidien, en faveur d’une éducation de qualité pour toutes et pour tous, tout au long de la vie ; c’est agir en faveur d’un développement solidaire et durable ; c’est offrir des perspectives concrètes à une jeunesse qui n’a jamais été aussi nombreuse de toute l’histoire de l’humanité.

Agir au quotidien, comme nous le faisons, dans le cadre de notre stratégie jeunesse et de notre stratégie économique, pour redonner de vraies raisons d’espérer aux jeunes et aux femmes, pour soutenir leurs initiatives, leur permettre de travailler, et de s’épanouir. C’est tout le sens de notre ambitieux programme de création d’incubateurs de TPE et de PME dans des filières créatrices d’emplois, pour commencer, dans des pays d’Afrique subsaharienne et de l’Océan indien. Ce programme est adossé à des activités de formation adaptée, à un renforcement de l’environnement des affaires, et à une mise en réseau de toutes les énergies créatives et innovantes dans l’espace francophone.

Appartenir à la Francophonie en 2016, c’est aussi vouloir résister à cette indifférence ou cette absence de volonté politique qui ont conduit la communauté internationale, à laisser perdurer, voire s’aggraver, au prix de combien de vies innocentes sacrifiées, des crises politiques et des conflits meurtriers.

C’est agir, au quotidien, dans notre espace, en faveur de l’enracinement de la démocratie, de l’Etat de droit, des droits de la personne. C’est agir, au quotidien, en faveur de la prévention et de la résolution des crises et des conflits.

C’est accompagner les pays en sortie de crise ou en transition.

Appartenir à la Francophonie, c’est aussi vouloir résister à la déferlante d’uniformisation et de standardisation qui menace la diversité culturelle et linguistique du monde.

C’est agir, au quotidien, pour valoriser les cultures de nos pays membres, les faire se rencontrer, se mieux connaître, se féconder mutuellement.

C’est agir, dans les enceintes et les organisations internationales, pour que le droit fondamental de s’exprimer, de s’informer, de travailler, de négocier dans la langue de son choix, soit respecté. Il y va de la démocratie internationale, au moment où nous avons besoin de décider ensemble, d’agir ensemble, sans exclusive, car il n’y a plus de crise locale, de menace locale. Les défis et les solutions se jouent désormais des frontières.

C’est aussi vouloir résister à la montée du relativisme culturel, à la remise en cause, au nom de particularismes culturels ou confessionnels, des principes et des valeurs universelles qui honorent l’humanité.

C’est agir, au quotidien, pour la réalisation de tous les droits et de toutes les libertés ; c’est agir contre les violences faites aux filles et aux femmes, contre les discriminations persistantes et les régressions intolérables des droits des femmes auxquelles nous assistons dans certaines régions du monde.

Appartenir à la Francophonie en 2016, c’est aussi, bien sûr, vouloir résister à l’instrumentalisation de la culture par ceux qui refusent le droit à la diversité des expressions culturelles, au point de profaner, de saccager, d’anéantir à jamais les trésors millénaires du patrimoine culturel mondial. C’est vouloir résister à l’instrumentalisation d’une religion – l’islam – par ces organisations terroristes, ces organisations criminelles, qui n’ont en réalité d’autre but que de tenter d’asseoir et d’étendre leur pouvoir, pour opérer impunément leurs trafics dans des territoires déstabilisés et exsangues. Nous les voyons, jour après jour, mener leurs actions horrifiantes, répandre des discours haineux, attiser tout ce qui divise, chercher à embrigader et à radicaliser, dans tous nos pays, de jeunes esprits sans repères, sans perspectives d’avenir, à qui ils proposent, pour seul horizon, de casser le monde et de réussir leur mort.

Nous, en Francophonie, avons décidé, en résistance, de lancer, le 10 mars dernier, une vaste campagne avec et pour la jeunesse, intitulée : « Libres ensemble ». Nous avons, sur un site dédié, que je vous invite à visiter à l’adresse www.libresensemble.com, ouvert un vaste espace de paroles et d’actions vigoureuses, à destination de ces millions de jeunes qui ont le projet de redessiner le monde à l’image de leurs rêves, de leurs aspirations et de leurs idéaux, qui ont le projet de réussir leur vie, d’être et de vivre libres. Nous voulons qu’ils saturent l’espace numérique de messages positifs, rassembleurs, stimulants.

Cette campagne, nous avons l’ambition de la faire prospérer dans le temps, au plus près des populations, des jeunes et des moins jeunes, en accompagnant des projets dans les associations, les établissements scolaires et universitaires, les complexes sportifs, les lieux culturels et dans d’autres enceintes encore.

Voilà quelques jours, je suis allée en banlieue parisienne, à Bondy, rencontrer des lycéennes et des lycéens. L’une d’elles m’a dit, en pesant bien chaque mot : " Le plus émouvant, Madame, dans « Libres ensemble », c’est le S à libres. LIBRES. Alors que le plus souvent, quand on parle de liberté, on ne pense qu’à la sienne, ma liberté. Et puis ENSEMBLE, Madame, c’est immense, c’est tellement grand ! C’est émouvant !"

Alors, vous toutes et vous tous qui êtes ici, aujourd’hui, rejoignez ce vaste mouvement !

Faites entendre votre voix ! Présentez et proposez des projets, des initiatives, bâtissez des passerelles, créez des maillages.

Face à ceux qui appellent à l’exclusion, à la discrimination, à la haine de l’autre dans sa différence, démontrons, en nous unissant, que nous avons, nous, la force du nombre.

Et nous l’avons ! Au moment où je vous parle, cette campagne « Libres ensemble » a déjà touché plus d’un million d’internautes !

Devenez de véritables ambassadeurs de cette Francophonie de la résistance et des solutions.

Chers amis,

Il n’y a, dans notre destinée commune, aucune fatalité. Seulement de la volonté, de l’audace, de la résistance et de la persévérance. Alors ne mésestimons pas nos forces. Rien n’est impossible.
Mobilisons tout, tout ce qui nous définit, tout ce qui nous rassemble, dans ces combats qu’il nous faut mener avec courage, pour la défense de cet idéal d’un humanisme intégral auquel nous croyons.

Je vous remercie.

Voir en ligne : http://www.francophonie.org/Discour...