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PARIS le 4 décembre : remise du prix littéraire 2019 de La Renaissance Française au lauréat Santiago Amigorena

Au cours d’une cérémonie qui s’est tenue à Saint-Germain-des-près, au siège de la fédération Maginot, le prix littéraire de La Renaissance Française attribué le 15 novembre, a été remis le 4 décembre au lauréat par le Président d’honneur de notre institution, le Chancelier Gabriel de Broglie de l’Académie française.

Le discours a été prononcé par le Président international, le Professeur Denis Fadda.

DISCOURS DE REMISE DU PRIX LITTERAIRE DE LA RENAISSANCE FRAN9AISE 2019 A SANTIAGO AMIGORENA

par

Denis Fadda

Monsieur,

Vous avez obtenu le Prix littéraire de La Renaissance Française 2019 prix fondé à l’occasion du centenaire de notre institution et attribué à un écrivain dont le français n’est pas la langue maternelle. Avant vous, l’ont reçu l’Italienne Simonetta Greccio, le Vénézuélien Miguel Bonnefoy et la Vietnaminne Hoia Huong Nguyen. Vous, Argentin, ayant vécu tant en Argentine qu’en Uruguay, de langue maternelle espagnole, vous le recevez pour votre roman, Le ghetto intérieur paru aux éditions P.O.L auxquelles je rends hommage.

Votre roman tient une place particulière et éminente dans le vaste projet d’écriture autobiographique qui caractérise votre vie d’écrivain. Une œuvre d’une ampleur et d’une rigueur tout à fait exceptionnelles, projet du livre d’une vie, de votre vie. On a évoqué la création d’un « texte monstre », mais aussi monstre soit-il, il n’en est pas moins très construit, pensé dans sa globalité, dès le début, comme le furent le projet proustien ou le projet camusien.

Ce projet de livre d’une vie que vous intitulez Le dernier livre, est composé de six parties à la chronologie rigoureuse, puisqu’il évoque six temps de votre vie.

Une dizaine de ces textes ont déjà été édités chez P.O.L. maison à laquelle vous êtes fidèle, les autres sont certainement en gestation.

Le Ghetto intérieur, même s’il s’écarte de la ligne autobiographique stricte que vous suivez, n’en est pas moins une œuvre-source qui alimente le fleuve de votre écriture et qui condense les images obsédantes et les thèmes fondateurs de votre création littéraire.
Le motif majeur de votre oeuvre – formule que j’emploie dans son sens musical - est celui du silence et les titres de vos ouvrages déclinent le paradigme du silence : Une enfance laconique, Une jeunesse aphone, Une adolescence taciturne, Mes derniers mots. Ouvrages auxquels s’ajoutent, dans votre projet, Une maturité coite et Une vieillesse discrète.

A cette thématique de la parole tue, se mêle celle de l’origine avec toutes les premières fois. Je dirais que cette thématique se tresse avec la thématique de l’origine : Le Premier amour, La Première défaite et la thématique de l’exil, c’est à dire aussi de la rupture : un pays perdu, une langue perdue, un amour perdu.

Les années 30 à Buenos-Aires. Trois amis inséparables, Juifs arrivés d’Europe sur le même bateau et installés en Argentine. Deux d’entre eux, l’un Polonais et l’autre Russe, ont immigré avec toute leur famille. Le troisième, Vicente, est arrivé seul. Il s’est éloigné de sa famille sans déplaisir ; pour « devenir un adulte », il a souhaité s’affranchir de la trop forte présence maternelle. Il a voulu être Argentin. Wicenty est devenu Vicente ; il s’est senti très vite un enfant du pays, tout en demeurant attaché à sa passion pour la langue et la littérature allemandes.

Dans la capitale de l’Argentine de cette époque, prospère, brillante, active, les trois jeunes hommes jouissent de leur liberté et de la vie, une vie d’insouciance, peu désireux de savoir ce qui se passe en Europe. Ils se retrouvent au Tortoni, avenida de Mayo, le si fameux café fondé au milieu du XIXe siècle - pendant du café parisien Tortoni du boulevard des Italiens - où l’on rencontre bien des gens de culture. Ils y conversent, jouent au billard, avant de se rendre à l’hippodrome et d’y jouer ; ils y croisent nombre de célébrités Ortega y Gasset, Jorge Luis Borges, Carlos Gardel entre autres.

Ils ont complètement oublié qu’ils étaient Juifs . Fort heureusement, à Buenos Aires, il n’y a personne pour donner la moindre importance au fait d’être Juif. Mais des nouvelles de la lointaine Europe qui commencent à filtrer vont les amener à réfléchir à la question de l’identité, de leur identité.

Le 13 septembre 1940, à la une d’un journal, il est écrit que, en Europe, la bataille d’Angleterre fait rage et que les nazis commencent d’enfermer les Juifs dans des ghettos.

Des nouvelles qui vont bousculer Vicente !

A partir de sa deuxième année en Argentine, Vicente n’avait répondu que très rarement aux lettres de sa mère ; ce malgré les engagements qu’il avait pris à son égard, malgré les supplications de celle-ci, comme : « Est-ce que cela est si difficile d’écrire quelques mots à ta mère ? »,« J’implore quelques mots. Je désire tellement te revoir. Tant que je vis, c’est mon unique rêve », « Quel désespoir pour une mère de n’avoir pas de nouvelles de son enfant ! » , ou encore « Mais comment est-il possible d’oublier complètement sa mère ? ». Des cris de souffrance, des appels au secours auxquels il n’a pas réagi.

Puis les lettres sont devenues plus rares. Le silence de la mère s’est mis à l’éveiller, les mots ont commencé à résonner et peu à peu à l’assourdir ; l’inquiétude a percé.

« Dans l’ombre la mère », pour reprendre le titre de ce beau livre de Grazia Deledda. La mère va dès lors prendre place au cœur de la vie de Vicente et au centre de l’ouvrage ; sa présence épistolaire va devenir obsédante, son absence le sera plus encore. Vicente se met à prendre conscience de la profondeur de l’amour qui le relie à sa mère et réalise que cet amour est mâtiné de souffrance et de solitude. Aragon n’a-t-il pas écrit « Je suis plein du silence assourdissant d’aimer » ?

Alors que le danger grandissait, il n’avait que mollement réagi ; il avait certes proposé à sa mère de venir se réfugier à Buenos-Aires, mais sans y mettre une grande conviction, sans vraiment insister.

Puis le temps est venu où plus rien n’a été possible. Il était trop tard. La vie de Vicente est, comme celle de sa mère, brisée par la grande H de l’Histoire comme le dit Perec ; elle est entrée dans le tragique, elle n’en sortira pas.

Le 9 décembre 1940, il a reçu d’elle une lettre qui disait tout, mais avec quelle pudeur ! Avec quelle dignité ! Le mot « chance » y apparaît même deux fois.
« Tu as peut-être entendu parler du grand mur que les Allemands ont construit. Heureusement, la rue Sienna est restée à l’intérieur, ce qui est une chance, car sinon on aurait été obligés d’abandonner l’appartement et de déménager. Comme ça, au moins, on a pu éviter qu’il soit saisi. La vie n’est pas facile mais on s’organise. Le problème c’est la foule. Ils ont emmené beaucoup de Juifs des autres quartiers. Ils remplissent les rues de tristesse. On peut dire que nous, on a eu de la chance. Même si, comme tout le monde, on a du mal à trouver de quoi se nourrir (…) ».

Puis il y a eu la lettre postée dans le ghetto de Varsovie le 6 septembre 1941 et parvenue le 13 octobre, jour où, en Allemagne, était décidée la « solution finale » : « Tout est devenu compliqué ici. Beaucoup de voisins de l’immeuble sont morts ces derniers mois. Berl [ton frère] soigne des gens pour quelques zlotys, mais la plupart n’ont plus de quoi payer. On ne sait pas ce qu’on va devenir. Il y a bien Shlomo qui nous aide parfois un peu, mais même pour lui les choses sont devenues difficiles. Les Allemands ne nous parlent plus, ils nous traitent comme des animaux. Dans les rues les gens meurent de faim, et on ne s’arrête même plus pour contempler les cadavres (…). Heureusement que tu es loin d’ici (…). Et heureusement que ta sœur a pu partir en Russie ».

Toujours cette même pudeur, cette même dignité. Au cœur de l’indicible, aucune manifestation de haine, aucune plainte et même encore le souci des autres : « Heureusement que tu es loin d’ici », « Heureusement que ta sœur a pu partir en Russie ».

L’ensemble de votre livre ressemble aux lettres de la mère ; un style sobre. L’Immonde, le monstrueux, l’innommable, vous l’évitez presque mais cela ne retire aucunement sa force au récit. Bien au contraire. Vous ne brusquez jamais le lecteur ; vous savez le retenir. Vous le prenez par la main, doucement. Votre ton l’amène à voir, à entendre l’horreur, à comprendre ce qu’est la shoah ; je vous cite : cet événement qui « n’a jamais eu et n’aura jamais d’équivalent » cet « événement incomparable, d’une portée inégalable », si difficile à nommer que vous l’appelez « un impensable ». Vous en parlez avec une immense retenue. Cela ajoute à la grandeur de votre livre ; un ouvrage qui ne ressemble à aucun autre.

Après ces courriers de sa mère, la vie de Vincente a totalement basculé. Comme l’héroïne de Je vous écris dans le noir de Jean-Luc Seigle, comme le héros de L’Evangile selon Yong Sheng de Dai Sijie, le silence devient son refuge ; le mutisme dans lequel il s’enferme dès lors laisse toute sa place à la voix de sa mère.

Vivant la souffrance de sa mère et des siens dans le ghetto de Varsovie, il s’enferme, à son tour, dans un ghetto, un ghetto intérieur. Les mots de sa mère s’enfoncent dans sa chair comme les clous dans le corps du Crucifié ; ils font de lui un supplicié.

Solidaire de sa mère, il ne veut plus puis ne peut plus parler. Pourquoi, lui, échapperait-il, au malheur ? Plus tard, il se reprochera de survivre. Il se voit comme un fugitif, un traître, un lâche.

Il va vivre, je reprends vos mots : « l’horreur d’une vie coupable, d’une vie où la culpabilité le rongera jour après jour, l’horreur d’avoir fui, d’avoir abandonné sa mère, l’horreur d’avoir manqué à sa destinée, l’horreur de n’avoir pas été là où il fallait – fût-ce seulement, pour mourir avec elle ».

Il est dans l’impossibilité absolue de se pardonner.

Il refuse d’être détourné de la fidélité ; la fidélité à la faute irréparable. Ce qui est au-delà du tragique, c’est que cette faute est impunie ; cette faute est socialement frappée d’impunité.

Conscient de cela, il va se punir par le jeu. Vous dites : « Il s’agissait seulement de tout jouer en un seul coup – avec l’espoir de tout perdre en un seul coup ». Quoi qu’il arrivât, il se débrouillait toujours pour perdre tout ce qu’il avait pu gagner auparavant. « Le jeu – écrivez-vous - allait lui permettre de survivre parce que cela lui concédait d’être très pauvre : de tout perdre et de souffrir. Comme le silence le jeu allait devenir sa prison, et sa punition ».

Il a une épouse admirable, Rosita. Vous avez dépeint là un personnage magnifique de tendresse, d’abnégation, de courage. Rosita fait tout pour sortir son mari de sa prison. Elle n’y parvient que brièvement. Elle lui annonce qu’elle est enceinte au moment où une corde va serrer son cou. Bref moment de joie – peut-être. Il proposera d’appeler Victoire ce quatrième enfant à naître au printemps 1945.

Rosita n’est pas seulement admirable, elle est héroïque. Malgré son amour, elle ne peut soulager la souffrance de l’homme qu’elle aime et pourtant elle le sauve. Lui n’a pas pu sauver sa mère mais sa femme l’a sauvé. C’est grâce à elle que le silence dans lequel Vicente s’est emmuré devient un silence fertile. La fille, Victoire, née de cet amour, écrira sur son père, et vous, fils de la fille aînée Ercilia, vous mettez en mots cette tragédie.

Si votre ouvrage est un hommage à cette compagne exceptionnelle, il est aussi une très belle ode à l’amitié ; à aucun moment les trois inséparables amis ne s’éloigneront, à aucun moment Vicente ne sera abandonné. Entre eux, la solidarité est sans faille.

Monsieur,

Vous avez dit « Il y a 25 ans j’ai commencé un livre pour combattre le silence qui m’étouffe depuis que je suis né »

Ce roman est l’histoire de l’origine de ce silence

Car, à la fin de l’ouvrage, vous nous avez appris que Vincente est votre grand-père ; ainsi, en quelque sorte vous avez repris le fardeau et j’espère que cet acte a été, en même temps, pour vous, une libération.

Mais ce qui est certain, c’est qu’avec ce livre poignant, livre de pudeur et d’émotion, vous avez su redonner à Vincente la parole qu’il avait perdue.

Lorsque l’on a fini de lire votre livre, qu’on le ferme et qu’on le pose sur ses genoux, on n’a guère envie de parler, d’ajouter des mots à vos mots pétris de silence et je peux même vous dire que, ce soir, je me suis fait violence pour prendre la parole à propos de cet ouvrage.

Vous êtes un scénariste et un réalisateur de talent, mais vous êtes aussi un grand romancier ; votre ouvrage a vraiment bien mérité le Prix littéraire de La Renaissance Française 2019.

Le prix littéraire de La Renaissance Française est attribué chaque année à un écrivain dont le français n’est pas la langue maternelle ; le lauréat argentin 2019, Santiago Amigorena, a été précédé par l’Italienne Simonetta Greggio, le Vénézuélien Miguel Bonnefoy, la Vietnamienne Hoai Huong Nguyen.

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