BEYROUTH : Au salon du livre, un riche débat organisé par notre délégation en association avec « L’Orient littéraire »
Il s’est tenu le 13 octobre sur le thème : » La double appartenance et la question de l’identité »
Retrouvez ci-après un compte rendu ainsi que l’intervention inaugurale de Nada Chaoul, présidente de la délégation de La Renaissance Française au LIBAN.
Présentation du débat
“La double appartenance et la question de l’identité”
La Renaissance Française Délégation-Liban et l’Orient Littéraire
Salon du Livre 2026
Stand InstitutFrançais du Liban/Institut Français du Proche-Orient Beyrouth, le 13 octobre 2026
Nous sommes conscients, même en tant que Renaissance Française œuvrant, à côté de la culture, de la solidarité et de la paix, pour la francophonie et fervents défenseurs de cette cause, que le seul énoncé du thème de ce débat pourrait en choquer plus d’un : « La double appartenance ? Quelle double appartenance ? Ne sommes-nous pas tous Libanais et arabes ? Y a-t-il encore le moindre doute là-dessus ?
N’est-ce pas là un combat d’arrière-garde, un débat dépassé à l’ère du nowhere et du somewhere, fruit d’une nostalgie malsaine de vieux lettrés pour la puissance mandataire et notre douce mère la France, cette France, mère des arts, des armes et des lois que décrivait Du Bellay ? Ici-même, autour de nous, dans ce Salon, cette identité arabe ne saute-t-elle pas aux yeux ? Et la francophonie, prélude et condition de cette double appartenance franco-libanaise, n’est-elle pas devenue, comme dans Astérix, un village gaulois assiégé de toutes parts qui tente désespérément de résister à la fois aux sarcasmes des arabisants et aux assauts de l’anglophonie, langue « pratique » des affaires (et des affairistes ?)
Sur un plan juridique, l’Accord de Taef de 1989 qui a mis fin, à la fois, à des années de guerres sanglantes et aux errements identitaires des Libanais, ballotés entre de pseudo-origines phéniciennes et un ancrage dans un monde arabe dont ils parlent d’ailleurs la langue (même si le sabir franbanais n’est jamais très loin), a clairement tranché le débat : d’emblée, dans sa première partie, intitulée « Principes généraux », il dispose :
« Le Liban est Arabe (A majuscule dans le texte français, comme pour mieux souligner la chose et mettre fin à la polémique) d’identité et d’appartenance, membre fondateur de la Ligue arabe et engagé par toutes ses chartes ».
Mais, on le sait, le juridique et les textes de droit ne sont pas les seuls marqueurs d’une identité… Même la possession d’un double passeport libanais et français (et son pendant anglophone, le double passeport libanais et américain), possession faisant, de la part des Libanais, l’objet de toutes les convoitises, donnant droit de vote lors des échéances électorales françaises et nombre d’avantages sociaux, n’est pas, à elle seule, suffisante pour pouvoir parler de double appartenance.
La chose est à la fois plus profonde et plus nuancée. C’est ce que montrent les deux ouvrages récemment parus qui nous ont inspiré le thème de ce débat :
-le premier est celui d’Alexandre Najjar, avocat et écrivain, Officier dans l’Ordre des Arts et des lettres, Médaille d’or de la Renaissance Française et Grand Prix de la Francophonie de l’Académie Française. Il est intitulé « Un Libanais à Paris », sur le mode d’ « Un Américain à Paris », la comédie musicale américaine réalisée par Vincente Minelli en 1951, reprenant les clichés que les Américains se font sur un Paris de carte postale. Le roman est écrit sur le mode humoristique d’un potache, quittant son pays natal pour faire ses études à Paris. Amoureux d’une France rêvée qu’il ne connaît que par les livres, ayant pour héros Victor Hugo, il sera en butte, dans un Paris des années 80, à la mauvaise humeur légendaire des Parisiens et à de multiples malentendus et quiproquos socioculturels, surtout linguistiques (dire, à la libanaise, « le chalumeau » pour parler de la paille avec laquelle on boit son jus ou dire, comme en arabe, « 8h moins le quart » pour 19h 45 et autres…) et vivra des aventures cocasses avec ses copains du FFL qui n’est pas, comme on pourrait le croire, un dangereux parti anarchiste d’extrême-gauche, mais le bon vieux Foyer franco-libanais de la rue d’ULM dans lequel de nombreux Libanais ont résidé durant leurs études à Paris.
-C’est à un tout autre registre qu’appartient la dernière parution de Carole Dagher. Délaissant le roman historique et les ouvrages politiques auxquels elle nous avait habitués jusque là, Carole, journaliste et écrivain, attachée culturelle de l’Ambassade du Liban en France de 2012 à 2017 et récipiendaire du Prix Michel Tournier pour son ouvrage « L’invité des Médicis » et de la Médaille du rayonnement culturel de la Renaissance française, signe là un roman aux accents personnels que beaucoup soupçonnent d’être largement autobiographique, joliment intitulé « Une maison au Levant ».
Si le livre d’Alexandre Najjar est conté sur le ton léger d’une œuvre de jeunesse, n’hésitant pas à recourir à l’autodérision, celui de Carole Dagher est écrit sur une note grave, jouant sur une partition musicale nostalgique. Dans ce livre, la double appartenance entre une mère-Liban imposée par la naissance et un époux-France librement choisi (un choix libre, à la française) prend les accents d’un choix déchirant, parfois même sanglant, porté par « une écriture ample mêlant avec une rare intensité l’intime et le politique ».
Version humoristique ou déchirante, cette double appartenance continue donc de nous interroger. C’est que son principal vecteur, la langue, n’est pas innocente. Elle est indéniablement regardée comme un marqueur idéologique.
Nos grands écrivains eux-mêmes n’y ont pas échappé : Vénus Khoury-Ghata n’a-t-elle pas avoué écrire de droite à gauche, un français habité par l’arabe, cette écriture lui servant de lien, au-delà du Liban, avec le village de Bécharré de son enfance, au nord de tous les nords ?
Plus consensuel (ou plus habile), Amine Maalouf développe, dans son essai, « Les identités meurtrières », une vision riche dans laquelle un individu ne possèderait qu’une seule identité, indivisible, mais composée d’une foule d’appartenances : langue, religion, région, nationalité, famille, culture, profession. Ficelle sémantique ou réalité concrète ? Je laisse au lecteur le soin d’en juger…
Et lorsqu’on demande à Amine Maalouf s’il se sent plutôt libanais ou plutôt français, -ce qui semble lui arriver souvent- il répond toujours : « l’un et l’autre ». En effet, il considère l’identité exclusive, qu’il qualifie d’identité « suprême », comme transformant l’autre en ennemi (dans une posture de « nous contre eux »), donc comme une identité potentiellement explosive et meurtrière.
Identité fermée ou ouverte ? Libanaise, arabe ou franco-libanaise ? Identité levantine ou méditerranéenne, deux échappatoires permettant de ne pas prendre position, de ne pas trancher un débat à relents idéologiques… Plus Orient ou plus Occident ? Racines solidement plantées dans le sol natal ou déracinement ? Regard tourné vers l’hinterland arabe ou vers la mer ? Faux parisianisme ou vrai libanisme ?
L’apprentissage de la langue française nous aurait-il « désorientalisés », voire même « désorientés », au sens que donne Amin Maalouf, dans son roman éponyme, à ce terme désignant ceux qui auraient perdu leur point d’attache au cours de l’Histoire ?
Si l’on reconnaît l’identité d’une personne à ses réactions et si je puis me permettre d’ajouter à cette problématique ardue une note personnelle, je dirais ce qui suit : si la structure de mes cours de droit, mon rejet de toute forme d’à peu-près, mes plans d’action quotidiens millimétrés à la minute près et ma manière rigoureuse de noter mes étudiants de la Faculté de droit de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, relèvent indéniablement de Descartes, je prie, j’enterre mes morts, j’honore mes invités et j’aime mes enfants en arabe, souhaitant comme toute bonne mère libanaise, qu’ils m’enterrent, à travers l’intraduisible « t’ooborné », exemple le plus éclatant, s’il en est, de l’adage « traduire, c’est trahir » !
Alors ? La raison à la France et le cœur au Liban ? Ce serait trop simple … Comment expliquer dès lors qu’un vers d’Aragon puisse me faire pleurer, une chanson de Léo Ferré me bouleverser et qu’il m’est même arrivé de tomber amoureuse d’un homme pour la seule beauté de ses mots susurrés en français ?
Afin de démêler cet écheveau identitaire complexe, c’est aux lumières sagaces du Professeur Sami Richa que nous aurons recours. Chef de Département de Psychiatrie à la Faculté de Médecine de l’Université Saint-Joseph, Président du Comité d’éthique de l’Hôtel-Dieu de France, ce psychiatre, d’ailleurs franco-libanais, est aussi membre correspondant de l’Académie nationale de médecine de France et auteur de nombreux essais et romans autour de l’éthique et de la psychiatrie.
Au-delà de la double appartenance, c’est à la question, plus centrale, de l’identité qu’il s’intéressera, tentant d’apaiser avec la clarté, le talent et la sérénité professionnelle qu’on lui connaît, nos déchirements et nos tourments d’Orientaux compliqués.
Car, pour paraphraser le Général de Gaulle, pas plus que vers l’Orient compliqué, on ne saurait voler vers les Orientaux compliqués avec des idées simples…
La double appartenance et la question de l’identité
Un débat, « La double appartenance et la question de l’identité », organisé le 13 octobre à l’occasion du Salon du Livre 2026 par la Renaissance Française-Délégation du Liban et l’Orient Littéraire, a eu lieu autour des derniers ouvrages de Carole Dagher « Une maison au Levant » et d’Alexandre Najjar « Un Libanais à Paris ».
Le Professeur Nada Chaoul, Présidente de la Renaissance Française-Délégation du Liban, a mené cette table-ronde en commençant par insister dès le départ : « Nous sommes conscients, même en tant que Renaissance Française œuvrant, à côté de la culture, de la solidarité et de la paix, pour la francophonie et fervents défenseurs de cette cause, que le seul énoncé du thème de ce débat pourrait en choquer plus d’un : La double appartenance ? Quelle double appartenance ? Ne sommes-nous pas tous Libanais et arabes ? Y a-t-il encore le moindre doute là-dessus ?
N’est-ce pas là un combat d’arrière-garde, fruit d’une nostalgie malsaine de vieux lettrés pour la puissance mandataire et notre douce mère, la France ? Ici-même, autour de nous, dans ce Salon, cette identité arabe ne saute-t-elle pas aux yeux ?».
En présentant le livre d’Alexandre Najjar intitulé « Un Libanais à Paris » sur le mode d’« Un Américain à Paris », Chaoul décrit un roman « écrit sur le mode humoristique d’un potache quittant son pays natal pour faire ses études à Paris. Si le livre d’Alexandre Najjar est conté sur le ton léger d’une œuvre de jeunesse, n’hésitant pas à recourir à l’autodérision, celui de Carole Dagher est écrit sur une note grave, sur une partition de musique nostalgique. Dans ce livre, la double appartenance entre une mère-Liban imposée par la naissance et un époux-France librement choisi (un choix libre, à la française) prend les accents d’un choix déchirant, parfois même sanglant, porté par « une écriture ample mêlant avec une rare intensité l’intime et le politique », ajoute-t-elle.
Prenant la parole, Sami Richa, Professeur de psychiatrie à l’U.S.J. et membre de l’Académie Nationale de Médecine de France, essaie de retrouver la double appartenance à travers le partage et l’amour de la langue, la langue structurant la pensée : « Pour beaucoup de Libanaises et de Libanais, le français est un fait de culture et un choix social, tous deux fondés sur des liens ancestraux et affectifs avec la France. De nos jours, le français est considéré comme une langue seconde au Liban. Ce n’est ni une langue nationale, ni une langue étrangère. Au plein sens du terme, elle est une langue aimée par les Libanais. Elle est, pour beaucoup de parents, bien plus qu’un idiome, une somme de valeurs, un facteur d’osmose culturelle Orient-Occident, un symbole d’ouverture sur le monde, un passeport pour un avenir meilleur », dit-il.
Il enchaîne : « Faut-il rappeler que, pour beaucoup d’auteurs libanais, la langue française fut, aux jours cruels, une « terre d’accueil », comme le dit si bien Vénus Khoury-Ghatta, elle fut alors à la fois « un refuge, une source d’angoisse et une certitude », avec des liens étroits et des rapports émotionnels à travers les valeurs qu’elle véhicule » ?
En essayant de relire les ouvrages de Dagher et de Najjar, le psychiatre affirme : « Aujourd’hui comme hier, la littérature s’enrichit d’auteurs libanais qui écrivent dans la langue de Molière. Ces écrivains, poètes ou dramaturges, excellent à exprimer en français le rythme, les visions et la somptuosité du verbe arabe. Ils aiment, disent-ils, le fruité de la langue française, un « fruité profond et simple, un diamant brillant de toutes ses facettes », comme l’écrit joliment notre grand poète, Salah Stétié.
Tentant de répondre à l’interrogation « qu’est-ce qu’un Libanais peut apporter à la France ? », Richa emprunte aussi ces mots à Salah Stétié : « La France n’a pas besoin d’un francisé, mais celui-ci peut trouver sa place comme porteur d’une sensibilité, d’un axe de réflexion, d’une écriture qui, tout en utilisant la langue française, apporte des sens différents à cette langue, un autre paysage, des nuances de sensibilité que le Français de souche ne parviendra pas à découvrir lui-même ». C’est, pour lui, tout le sens de cette double appartenance.
Carole Dagher, autrice d’« Une maison au Levant » aux éditions Cerf, commence d’abord par rappeler que la double appartenance n’est pas qu’émotive. Elle est, en premier, une condition historique et objective. Fruit d’une richesse intime, elle n’est possible que si l’histoire et les institutions la rendent vivable. « Ce n’est pas seulement l’amour de la littérature, des chansons, de la langue française. Il existe des conditions objectives qui permettent à une identité double d’exister sans déchirement. Elle est le produit d’une relation bilatérale exceptionnelle, ancienne, stable et chaleureuse, » affirme-t-elle.
Et d’ajouter : « La double appartenance franco-libanaise est apaisée parce que les relations entre les deux pays sont apaisées. Là où les relations sont conflictuelles, la double appartenance l’est aussi. Ce contraste montre que l’identité n’est jamais purement individuelle : elle est façonnée par les relations entre les États, les mémoires collectives, les récits nationaux. La double appartenance n’est pas un état naturel : c’est un espace politique qui doit être protégé. La double appartenance est une chance, mais elle demande un travail intérieur. Elle suppose que l’on puisse habiter deux mémoires sans les opposer ».
A propos de son roman, Carole Dagher raconte : « Léna vit cette double appartenance comme une richesse, mais aussi comme une tension. Elle est prise entre deux pays dont les destins sont liés, mais dont les réalités sont très différentes. Son identité est possible parce que la France et le Liban ont une histoire commune, une proximité culturelle, une relation de confiance. La tension intérieure de Léna ne vient pas de sa double nationalité, elle vient surtout d’un rapport duel : d’un côté, une enfance heureuse, de bons souvenirs structurant sa mémoire et la nostalgie qui va avec, des liens familiaux, des amis d’enfance toujours présents et surtout, une maison qui est un héritage familial, et de l’autre côté, la guerre ou les guerres ininterrompues, les crises et les conflits. Tout cela contribue à un attachement profond, quoique souffrant, à sa terre d’origine, le Liban ».
Sur le rapport à la France, Carole Dagher rapporte que son héroïne, Léna, « est parfaitement à l’aise dans sa culture française ET libanaise. Sa personnalité illustre la dimension harmonieuse de cette double appartenance. Son identité franco-libanaise n’est pas un déchirement, mais une respiration. Son attachement viscéral à la maison ancestrale héritée de son père, dans cette montagne libanaise qu’elle a toujours aimée, est son lieu d’ancrage. Un élément presque constitutif de sa personnalité, voire de son identité ». En conclusion, l’autrice, maintes fois primée, assure : « La double appartenance n’est pas un compromis : c’est une architecture. Pour qu’elle tienne debout, il faut des fondations historiques, politiques et affectives. Quand ces fondations existent, l’identité double devient une force ».
Nourri de culture française, passionné de Victor Hugo, Alexandre Najjar, l’une des grandes plumes de la francophonie, narre dans son livre « Un libanais à Paris », paru aux Éditions Erick Bonnier, comment il rêva de quitter un Beyrouth en guerre pour suivre des études de droit en France. Dans la Ville Lumière, il découvrira l’univers impitoyable de la Fac, connaîtra son premier amour, rencontrera des célébrités et fera ses débuts d’écrivain… Avec nostalgie et humour, Alexandre Najjar conte le parcours d’un étudiant libanais à Paris au milieu des années 1980, en nous offrant un parallèle saisissant entre sa ville natale et sa ville d’adoption. Grand prix de la Francophonie de l’Académie Française, Najjar est le parfait modèle de cette double appartenance, lui qui écrit en français romans et essais depuis Beyrouth qu’il n’a jamais voulu quitter. Sauf pour faire du droit à Paris. Mais « débarquant à Paris pour faire du droit, il y fera surtout ses classes », comme disait de lui Marine de Tilly dans le Point.
Le mot de la fin, on peut l’emprunter à Nada Chaoul : « Alors ? La raison à la France et le cœur au Liban ? Ce serait trop simple … Comment expliquer dès lors qu’un vers d’Aragon puisse me faire pleurer, une chanson de Léo Ferré me bouleverser et qu’il m’est arrivé de tomber amoureuse d’un homme pour la seule beauté de ses mots susurrés en français ? »
Voir également : https://larenaissancefrancaise.org/2026/10/23/colloque-la-france-et-le-liban-le-modele-de-letat-central-en-question/
