CULTURE : Molière et Louis XIV unis par le théâtre de scène et de la vie 400 après la naissance de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, la relation entre le Roi-Soleil et le plus grand des comédiens de son époque continue d’éclairer une œuvre théâtrale débridée et contestataire d’une société corsetée. La Renaissance Française rend hommage à la mémoire du fondateur du théâtre français.

, par  Pierre MABIRE
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PAR PIERRE MABIRE
Les morts ne vieillissent jamais, dit-on. Ils conservent à jamais les traits de visage et de caractère de leurs derniers instants sur Terre.
Ainsi en est-il de Molière, né il y a quatre siècles, mort en pleine gloire, un soir à l’issue de la quatrième représentation du « Malade imaginaire ». Il avait 51 ans. De retour chez lui, rue Richelieu à Paris, pris de toux violente et de douleurs dans la poitrine, crachant le sang, il avait sollicité la venue d’un prêtre pour être entendu en confession et recevoir les derniers sacrements.

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Molière voulait mourir en bon chrétien avec l’espoir d’accéder à la vie éternelle.
Rien ne se passa comme il l’avait souhaité. La mort l’emporta avant qu’un prêtre recueille ses dernières paroles. Ses proches plaidèrent sa cause auprès de l’archevêque de Paris pour que sa dépouille soit bénie et inhumée dans le carré des baptisés. Demande acceptée sous condition : que l’enterrement ait lieu à la tombée de la nuit, sans que le public parisien en soit averti.

Ci-contre : Molière, peint par Mignard

Louis XIV, le premier des rieurs
Si Molière fut privé du rite funèbre fastueux réservé aux grands hommes, nul ne pouvait dire que l’Eglise avait agi par vengeance à l’égard de ce comédien qui faisait rire le monde en éreintant les dévots.

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Au premier rang des rieurs, le roi en personne. Et pas n’importe quel souverain ! Le plus grand des rois de France, le Roi-Soleil, roi thaumaturge qui imposait les mains pour guérir les malades. Roi « de droit divin » ne devant sa couronne qu’à la volonté de Dieu. Roi affichant à dessein sa puissance sans pareille par Versailles et sa cour, les spectacles donnés d’un bout à l’autre de l’année, la vitalité des arts et la soumission de ses sujets à sa propre religion catholique.
« L’Etat, c’est moi » : cette sentence qui lui est prêtée à tort, résume à elle seule l’absolutisme monarchique érigé en mode de gouvernement.
Si la cour pliait l’échine sur son passage, le saluait à douze pas, le souverain n’ignorait rien des défauts des êtres humains. Grands seigneurs ou simples chevaliers, les courtisans n’étaient qu’un décor, une expression de sa grandeur. Plaire au roi, obtenir ses faveurs, s’approcher de lui en espérant attirer son regard, telles étaient les occupations majeures de cette micro société repliée sur elle-même.

Le jeune Louis XIV s’amusera de ce théâtre nouveau signé Molière.

Naissance du comique burlesque
Pour Molière, tout commence véritablement en 1658. Après avoir séduit la province, son ambition est de conquérir les Parisiens. Bouillonnant d’idées et d’impatience, il écrit comme jamais. Sous sa plume naît un nouveau théâtre qui s’écarte de la dramaturgie racinienne et cornélienne. Le comique burlesque se gausse des défauts du genre humain qui pimentent l’existence. Les actes et scènes de ses pièces sont délicieusement épicés de petites bassesses, de mesquineries, de couardise, de vantardise, de mensonges, de tromperies, d’hypocrisie, et autres sources illimitées d’une inspiration débordante.
Le 18 novembre 1659 marque un tournant décisif dans sa carrière de comédien, d’auteur et metteur en scène. Ce soir-là, il fait mettre à l’affiche sa nouvelle pièce « Les Précieuses ridicules ». C’est une satire écrite à l’acide contre les salons en ville. L’aristocratie s’y targue de culture et d’intelligence supérieure au reste de la société.
L’écho de la pièce atteint les oreilles du jeune roi. Louis XIV. Lequel s’amusera de ce théâtre nouveau qui raille ce marigot de l’entre soi où se complaisent les snobs et les érudits prétentieux.
Louis XIV fera alors de Molière le grand ordonnateur des fêtes de Versailles.

Les faux dévots
Plus rien n’arrête le chef de la troupe. Il dispose d’une scène officielle, le théâtre du Palais Royal, allouée gratuitement par le monarque pour y produire ses créations.
Les nouveautés s’enchaînent : « Sgnarelle ou le cocu imaginaire », « Le prince jaloux », « L’Ecole des maris », « Les fâcheux », « L’Ecole des femmes », « Le mariage forcé », « L’impromptu de Versailles », etc. Le roi se délecte de l’humour féroce et de l’offuscation feinte des rigoristes.
C’est ainsi que Molière n’a plus de retenue lorsqu’il écrit « Tartuffe ou l’hypocrite » qui, à la création, fera tant rire Louis XIV.
Molière y règle ses comptes avec les faux dévots à la vie de façade pieuse et exemplaire, mais en réalité se roulent dans la fange des mensonges et de la corruption des esprits.
Le monarque reconnaît dans le trait de caractère des personnages d’une grande partie des gens de sa cour – y compris de certains membres d’un clergé peu soucieux de la loi de l’Eglise catholique sur la chasteté des prêtres.

Un roi aux nombreuses conquêtes
Louis XIV est le contraire de tous ses courtisans. De toute la société versaillaise, il est bien le seul – ou le rare – à vivre dans la totale transparence. De l’heure du lever à l’heure du coucher, il est sous le regard de tous. Ses moindres gestes sont observés, commentés, jaugés. Ses paroles suscitent admiration et crainte.
S’il détient son sacre royal de la volonté divine, le Roi-Soleil s’est toutefois libéré des contraintes d’une religion imposant fidélité aux époux mariés devant Dieu. Son union avec l’infante d’Espagne Marie-Thérèse d’Autriche, bénie par l’Eglise, n’avait cependant rien d’un mariage d’amour. Il s’agissait d’un contrat politique inclus dans le Traité des Pyrénées pour mettre fin à la guerre franco-espagnole.
Pour convoler, sur ordre de sa mère, le jeune homme avait dû renoncer à son amour pour Marie Mancini, nièce de Mazarin.
Il se retrouvait donc, pour le service de la France, avec une femme qu’il n’aimait pas. Le couple attendra une vingtaine d’années avant de mettre au monde sa progéniture. De leurs six enfants, un seul, Louis de France, atteignit l’âge adulte.
Sa vie fut comparable à celle d’un libertin, révolté contre les interdits et les tabous imposés au monde par la religion et la société. Cédant facilement aux plaisirs des sens, il multipliait les conquêtes et les favorites d’un soir ou durables.
Parmi ses jeunes conquêtes, il y eut la fille d’un jardinier du château de Versailles, à laquelle y fit un enfant non reconnu (cf : Les Mémoires de Saint-Simon).
La première maîtresse officielle fut Louise de La Vallière. Ils eurent cinq enfants, Deux survécurent et furent légitimés.
Sa favorite dut céder sa place à la marquise de Montespan, qui accoucha de huit enfants nés de cette relation. Quatre seulement atteignirent l’âge adulte et furent légitimés.
Louis XIV fut très sensible à la beauté de la femme de chambre de la Montespan, Mlle Claude de Vin des Œillets dont il eut une fille, non légitimée.
Le souverain s’enticha ensuite d’une jeune femme de 17 ans, à la beauté éblouissante, Mlle de Fontanges. Cette liaison éphémère donna un garçon, mort à un mois seulement.

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Louis XIV et Molière déjeunant à Versailles.

Tartufferies
Si un personnage de Molière était le contraire de ce qu’était le roi, c’est bien ce « Tartuffe », théâtralement épinglé et crucifié en scène par Molière.
L’un des passages de la pièce qui provoquait la colère des ecclésiastiques était le suivant : . "Ces gens, qui par une âme à l’intérêt soumise, font de dévotion métier et marchandise, et veulent acheter crédit, et dignités, à prix de faux clins d’yeux, et d’élans affectés" .
Les interventions se multiplièrent dans l’entourage de Louis XIV pour exiger le retrait du spectacle de l’affiche du Palais Royal.
Le problème, pour le monarque, dépassait très largement la querelle initiée par le parti des Dévots contre Molière. A cette même période, l’Eglise catholique était au bord d’un schisme susceptible de relancer une guerre fratricide de religions. Les menaces venaient des Jansénistes, un courant religieux intégriste qui déniait à tout être humain de disposer de son libre arbitre et de sa liberté de conscience.
Plus grave encore pour le souverain : ce même courant religieux contestait l’absolutisme royal. Fort de quatre diocèses prêts à rompre avec Rome et la couronne de France, sa scission pouvait conduire au massacre entre Chrétiens.
Le roi avait d’autres chats à fouetter que cette agitation offusquée de prélats s’arrangeant très facilement de leur vœu de célibat et faisant pression pour interdire le théâtre de Molière.
Louis XIV n’était pas dupe. Il recevait régulièrement des notes de police signalant des comportements de gens d’Eglise aux mœurs débridées : chanoines, jésuites, curés de paroisse, religieux de divers ordres. La tartufferie n’est pas à ses yeux une création de Molière, mais une réalité bien vivante. Toutefois, la pièce éponyme arrivait au mauvais moment. Molière fut prié d’attendre.

Retour au calme sous les clochers
Cet accident de parcours ne freina pas l’ardeur du scénariste. Son « Tartuffe » resta silencieux pendant cinq bonnes années. Il revint sur scène dès la proclamation de la « Paix Clémentine » qui rétablit le calme sous les clochers, ratifiée par le pape, le Roi-Soleil et les Jansénistes.
Par esprit de conciliation, Molière modifia le titre générique de sa pièce. « Tartuffe ou l’hypocrite » devint ainsi « Tartuffe ou l’Imposteur », avec quelques scènes en moins comme le roi l’avait souhaité pour mettre un peu de baume sur les plaies d’une Eglise fragilisée.
D’autres pièces verront le jour, notamment « Le Bourgeois Gentilhomme » couronné d’un immense succès, et pour finir « Le Malade imaginaire » dont nous connaissons tous l’issue fatale. Depuis, l’œuvre de Molière n’a pas pris une ride, et l’homme de théâtre reste vivant, de toute éternité.

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