Coup de coeur de Jacques Griffault sur le Goncourt 2013

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Le coup de coeur de Jacques Griffault pour "Au revoir là-haut"

Ancien libraire – 1996/2011 librairie Le Scribe à Montauban – fondateur et organisateur du festival littéraire Place aux Nouvelles (dont la neuvième édition se déroulera à Lauzerte le dimanche 14 septembre 2014), Jacques Griffault a eu un coup de cœur pour le roman de Pierre Lemaître lauréat du prix Goncourt 2013.
Il nous en fait une belle recension.

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Autant le dire d’emblée, j’ai pris un plaisir vif et constamment renouvelé à la lecture de Au revoir là-haut, le roman de Pierre Lemaitre, publié par Albin Michel, auquel a été décerné le prix Goncourt 2013.
Un gros roman, près de 600 pages, qu’on ne lâche pas. En effet l’intrigue rebondit sans cesse, le rythme est allègre, le décor – les années 1918/20 – remarquablement dressé, les personnages bien posés, l’écriture alerte avec des fulgurances. Bref un roman populaire dans le bon sens du terme comme l’a écrit Bernard Pivot, alors juré du prix Goncourt. Donc un roman exigeant et de qualité. Précisons que Pierre Lemaitre est un auteur reconnu et primé de polars et de romans noirs, genres qui nécessitent, entre autres, des intrigues serrées et des cadences rapides.
Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps. De la guerre, justement. Ainsi commence le roman. Nous sommes en novembre 1918, la perspective d’armistice se dessine au grand regret de certains militaires. L’idée de la fin de la guerre, le lieutenant Pradelle, ça le tuait (…) Alors que ce n’était pas seulement la crainte de mourir, c’était l’idée de mourir maintenant qui suscitait le manque d’entrain de la troupe épuisée par quatre années de combat dans des conditions terribles. La guerre n’était rien d’autre qu’une immense loterie à balles réelles dans laquelle survivre quatre ans tenait fondamentalement du miracle. Très vite nous sommes plongés dans une scène épouvantable – des pages d’anthologie. Le soldat Albert Maillard se retrouve enseveli vivant dans un trou d’obus recouvert d’une gerbe de terre soulevé par un second obus décisif. La terre s’entasse au-dessus de lui, il est immobilisé, asphyxié. Le noir se fait. Le bruit de la guerre cesse. Nous assistons à ses efforts, millimètre par millimètre, pour tenter de s’en sortir. Nous sommes à ses côtés, nous suffoquons avec lui. L’écriture très cinématographique est d’une étonnante efficacité. Et dans le même temps nous sommes aussi au plus près de ce qui traverse l’esprit de ce soldat en perdition. Il voit sa mère qui le fixe, le regard réprobateur : décidément Albert ne saura jamais s’y prendre, tomber dans un trou, je vous demande un peu, mourir juste avant la fin de la guerre, passe encore, c’est idiot, mais bon, on peut comprendre, tandis que mourir enterré dans la position d’un homme déjà mort ! C’est tout lui, ça, Albert, jamais comme les autres, toujours un peu moins bien.
La guerre se termine. L’horreur continue. Les lendemains déchantent. Dans cet après-guerre peuplé de lâches accueillis en héros, de spéculateurs enrichis par la guerre, deux amis rescapés des tranchées, dont l’un est une gueule cassée qui dissimulera son absence de visage derrière des masques, vont monter une escroquerie géniale, audacieuse et fort risquée portant sur des monuments aux morts alors même que la France ne plaisante pas avec ses morts.
Pas question de dévoiler plus en détail l’intrigue de ce roman.
La tentation est forte de le lire d’un trait. Je recommande plutôt de le lire scène par scène, afin de savourer le plaisir de l’attente entre deux lectures, comme dans un roman-feuilleton entre deux parutions.
Outre l’intrigue, un des agréments de ce roman est la diversité des personnages, souvent irrésistibles et les portraits très crédibles qu’en dresse l’auteur. L’amitié entre les deux principaux personnages avec ses hauts et ses bats sonne juste.
L’écriture est fluide, émaillée de phrases savoureuses. Au hasard : Et attaquer le jour des Morts, en plus. On a beau ne pas trop s’attacher aux symboles… Ou encore : Il se sentait d’autant plus vieux que tout, autour de lui, jusqu’au moindre détail, lui paraissait soudain nouveau.
L’auteur sait à la fois faire partager l’horreur de certaines situations, la détresse des rescapés cassés par la guerre, mais aussi le comique de certaines circonstances. L’humour a une place de choix dans ce roman. Par exemple : Labourdin était un imbécile sphérique : vous le tourniez dans n’importe quel sens, il se révélait toujours aussi stupide, rien à comprendre, rien à attendre… Imbécile sphérique, savoureux, non ?
Le titre ? Il a été fourni à l’auteur, bien involontairement, par Jean Blanchard fusillé pour traîtrise le 4 décembre 1914 et réhabilité le 29 janvier 1921 : « Je te donne rendez-vous au ciel où j’espère que Dieu nous réunira. Au revoir là-haut, ma chère épouse… »
Un beau roman élégant, efficace, souvent haletant qui a déjà trouvé un large public grâce au bouche-à-oreille et qui séduira tous les lecteurs de 15 à 115 ans qu’ils soient lecteurs confirmés ou occasionnels. Oui, l’académie Goncourt a fait un bon choix cette année, celui d’un grand roman populaire écrit par un auteur talentueux à découvrir.
JG