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Quel avenir pour les Études humanistes dans un monde débordé de technologie ?

Pr Georges FRERIS, Université Aristote de Thessalonique, Président honoraire de la délégation de La Renaissance Française en Grèce

Le sujet de ma réflexion « Quel avenir pour les Études humanistes dans un monde débordé de technologie ? », pose indirectement la question dans quel monde voulons-nous vivre, puisqu’à nos jours, à part la prise de conscience que nous vivons dans un monde plus ou moins multiculturel, depuis quelques années nous sommes sûrs que nous sommes menacés par les effets climatologiques ou de néfastes pandémies.
Le thème sur lequel nous sommes appelés à réflechir, renvoie à la notion de la culture, qui tout en étant très large, elle reste encore enfermée dans les conceptions restreintes du passé, s’opposant à un monde non culturel, mal défini ou conçu, souvent confondu avec celui des sciences, bien que celles-ci soient en interaction permanente avec la culture, puisque les techniques sont des simples applications des sciences dans la société et par conséquent parler des manifestations techniques de la culture revient à aborder ses relations avec les sciences.

Pour mieux expliquer ce processus d’interaction, on doit définir ce que nous entendons par culture,
puis voir ensuite, si et pourquoi celle-ci s’oppose à la technologie et quelle est la raison du retrait des sciences humaines par rapport aux sciences appliquées,
et par là présenter le rôle que peuvent avoir aujourd’hui les études humanistes dans un monde débordé de technologie.

Culture, selon l’UNESCO, est l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. La culture englobe donc, à part les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances (1) . C’est pourquoi elle se présente sous deux aspects bien distincts : individuel et collectif. Sur le plan individuel, la culture a une dimension d’élaboration d’éducation évolutive personnelle, tandis que sur le plan collectif, elle correspond à une unité d’identités fixes, à une sorte de repères de valeurs liées à une histoire, à un art qui évolue lentement. La culture individuelle est un élément qui change, alors que la culture collective reste enracinée et stable, fidèle au contexte de l’histoire. Toutes les deux se manifestent dans l’art, le langage et la technique. C’est pourquoi, par extension, la culture est désignée de tout comportement, habitude, savoir, système de sens, que l’individu acquiert par l’intermédiaire de la société et non pas tellement par héritage génétique. À ce trait caractéristique de la culture s’oppose la science, qui est toujours en évolution, et par conséquent elle est mal conçue, souvent avec un certain suspect par les composantes de la culture collective, alors que la culture individuelle, plus libre, elle la comprend et se résout plus facilement à coexister, à collaborer même avec elle.

D’après ce concept, vague et ample de la culture, il est clair que les sciences humaines s’intéressent à l’ensemble des connaissances, sans exclure la science et ses applications du domaine technologique. Car elles mettent en valeur l’être humain et portent un impact sur l’expérience humaine, sur nos comportements, sur tout ce que nous produisons, de la littérature jusqu’aux enjeux médicaux, en passant par les changements sociaux, la politique et la religion. Ce qui mène à penser qu’à nos jours, bien que nous vivions dans une société dominée par le discours scientifique et celui de la technologie, c’est elle en fin de compte qui règle notre quotidienneté et, de plus en plus nous nous sentons impuissants sans son recours. C’est par inadvertance, par défaut de manque accidentel que nous oublions les enjeux humains qu’elle provoque sur notre conscience humaine. Ce n’est qu’à présent que nous commençons à prendre conscience que la technologie, mal contrôlée, qui a suscité l’énorme progrès industriel et qu’elle a transformé en quelques décennies des sociétés agricoles en sociétés urbaines, des classes sous-prolétariennes en classes moyennes, en est la cause de tous ces maux.

On sait que la littérature parle plus de la science que la science ne parle de littérature, c’est certain, au sens que nous entendons de la Science dans la littérature et non pas des scientifiques qui publient leurs recherches sous formes de livres ou d’essais pour tous (2) . Il s’agit des écrivains, des romanciers, qui incorporent des éléments scientifiques à leurs écrits. On pense en premier à la science-fiction bien entendu, ce genre littéraire permettant d’explorer le futur ou d’autres mondes, en se basant sur les technologies actuelles et en imaginant leurs évolutions. Il ne faut pas confondre science-fiction et fantastique, ce dernier étant un genre différent incluant des éléments « magiques » de nature non-expliquée (du style fantôme, des forces surnaturelles) provoquant une cassure dans un monde « normal ».

Or, les sciences humaines qui s’occupent et cherchent justement l’humain, jouent un rôle aussi bien sur le plan individuel que social, apparaissant sous l’impérium technologique comme une vision presque subordonnée pour ne pas dire complémentaire du progrès scientifique, bien que depuis l’antiquité jusqu’au XVIIe siècle, beaucoup de scientifiques étaient aussi des philosophes. D’ailleurs la séparation entre science et littérature n’était pas bien distincte. On peut citer Aristote, Archimède (IVe et IIIe s. av J.-C), Copernic (XVIe s.), Galilée, Pascal, Newton, Descartes (XVIIe s.) etc. Néanmoins, cette séparation est de plus en plus forte et distincte, notamment depuis l’Âge des Lumières, où l’ensemble des connaissances sont appréhendées d’un point de vue scientifique, puisque nous sommes sûrs que « Le progrès passe par les connaissances et le bonheur par les sciences ». Au XIXe siècle, avec l’arrivée et le triomphe du romantisme, non seulement en littérature mais dans le concept de la vie, un véritable abime se crée entre littérature et science, et deux catégories d’écrivains apparaissent ; d’un côté les romanciers, avides de l’extraordinaire et voulant incorporer des éléments scientifiques, comme Jules Verne, pour qui son éditeur, Pierre-Jules Hetzl, en 1886, affirmait :

Son but est, en effet, de résumer toutes les connaissances géographiques, géologiques, physiques, anatomiques amassées par la science moderne, et de refaire, sous forme attrayante et pittoresque qui lui est propre, l’histoire de l’Univers (3)

Et d’autre part, les écrivains issus de formation scientifique de Lewis Carroll, à Michel Houellebecq etc.
Et pourtant les sciences humaines continuent à observer les changements qu’amènent le développement scientifique sur la société, elles aident à trouver des réponses aux défis complexes de toute époque et de chaque société. C’est ainsi que les Études humanistes élaborent sans cesse de nouveaux champs de recherche, ayant des rapports étroits avec les récentes technologies qui envahissent notre vie à toute vitesse. Ces recherches humaines étudient l’impact sur notre quotidien, comme par exemple quelles sont les conséquences des réseaux informatiques (courriel, Facebook, twitter, Instagram etc.) sur nos rapports personnels et sur la société, comment évoluent les codes langagiers de cette utilisation, quel est l’effet ou l’impact de ces nouveaux réseaux sur notre comportement et bien d’autres domaines concernant l’utilisation technologique qui ne cesse d’évoluer. En un mot, les sciences humaines continuent à étudier comment l’application des sciences, au moyen de la technologie, modifient nos rapports humains, quel impact ont-ils ces modes sociaux sur l’enseignement et la diffusion de l’information et comment l’information devient-elle connaissance, comment produisons-nous de nouveaux savoirs par l’entremise de technologies qui gagnent en popularité, si l’individu domine-t-il ou est-il dominé par cette technologie et pourquoi, quelles pressions sont-elles exercées sur notre mode de vie par la science et la technologie etc.

Il semble donc, qu’il y ait deux réalités bien différentes, non pas concurrentes entre elles mais plutôt deux formes de l’esprit humain, qui bien qu’elles ne se réduisent qu’en une unité, elles communiquent entre elles, engageant l’homme, tantôt vers la sensibilité, tantôt vers la raison. Ce qui est certain est que, dans les deux cas, le coefficient commun est l’humain, puisque l’être ou l’essence, en littérature et en sciences, se définissent comme un « monde » où l’humain est le centre. Autrement dit le point de départ et d’arrivée, aussi bien de la littérature que de la science, est une sorte de « réalité » humaine (4) , une réalité cependant différente entre la vision littéraire et celle de la science (5).

Ainsi, la littérature se définirait, dans une proportion importante non précisée, comme une capacité, ayant plus ou moins grande, d’opérer de façon consciente, la traduction de la science. Il s’agirait toujours pour la littérature « d’incorporer », de récupérer et de transmettre ce que la science crée, alors que la science, elle, elle évolue ; par contre la littérature ne change pas, étant très « proche ou attachée » au côté́ de « l’humain », tandis que la science qui évolue vite, finit par devenir souvent une réalité qui rend la vie « inhumaine ».

La force de la science est d’être un texte anonyme marquant de ses scansions successives une nouvelle approche du « réel » dont les répercussions sur la société́ sont rendues définitives par la technique. La « littérature » donne, de ce procès scientifique, la pénétration dans la langue et, par conséquent, l’idéologie.

Soutiendra, dès la décennie des années ’60, le Groupe avant-gardiste, Tel Quel (6) . Par anonymes, sont désignés les divers chercheurs qui ne portent pas de nom et ne savent pas ce qu’ils cherchent encore pour la société, visée par la science et la technique qui impose ses résultats, tandis que la culture apparaît comme un phénomène littéraire exprimé par la langue. La science comme la littérature ont chacune un point de départ et un point d’arrivée et dans les deux cas, ces points portent un même nom : l’idéologie. Ce sont les cheminements, les réalisations locales qui seront différents. Que l’idéologie soit profondément impliquée dans l’élaboration de la littérature, cela est évident dans la mesure où celle-ci construit son être à̀ partir des langues naturelles qui, elles, médiatisent toute pratique sociale. Mais du côté de la science, deux mythes tenaces ont persisté jusqu’à̀ très récemment : ce sont les mythes concomitants de la non-humanité́ et de la « pureté́ ». Si la littérature comme la science se définit d’abord comme changement et comme recherche, c’est de l’intérieur qu’il faut l’examiner, si l’on veut pouvoir être en mesure de la mettre en relation avec autre chose qu’elle-même.

On sait que dans un premier temps, la littérature est avant tout une « parole orale puis écrite », qui se transforme en « écriture imprimée « (7). Et dans un deuxième temps, elle se développe, elle prolifère comme élément parasitaire de l’écriture, elle devient de plus en plus un langage « qui ne dit rien », et qui en même temps qui « ne se tait jamais « (8). Entendu dans le sens où il est pris aujourd’hui, le concept de littérature est donc récent, puisqu’il date du XIXième siècle seulement. Il a surgi quand se sont affrontés, pour s’opposer ensuite de plus en plus, d’une part, « un pur savoir refermé sur lui-même », et d’autre part, « un pur langage, devenu, en son être et sa fonction, énigmatique "(9).

La littérature change, et elle opère, jusqu’à̀ un certain point, en retrait de la représentation sensible du monde, reconnaissant ses limites, prenant conscience du principe de G. Bataille que « la littérature ne peut assumer la tâche d’ordonner la nécessité collective « (10). Aujourd’hui, il est de plus en plus évident que le rôle de la littérature n’est plus d’interpréter directement le monde, mais de voir comment les langages l’interprètent. Dans cette perspective, son degré d’autonomie vis-à-vis de la représentation sensible du monde extérieur ne peut aller que croissant. Non pas que les éléments relevant de cette représentation sensible ne sont plus présents dans les œuvres, mais on y rencontre un décalage de plus en plus grand entre ces éléments sensibles et l’intention qui préside désormais à l’organisation des textes. La littérature vise dorénavant un degré de généralité et de nécessité, complétement hors de proportion avec l’anecdote (11) qu’elle continue de véhiculer. Il y a donc un plan au moins où la littérature et la science, sans coïncider exactement, tendent néanmoins à se rapprocher : c’est le plan du résultat.

Cependant c’est sans doute dans un autre niveau que les recherches doivent s’orienter, comme celui de la langue et des langages respectifs de la littérature et de la science. « Il faudra bien un jour montrer que c’est dans la nature entièrement métaphorique du langage que nous nous déplaçons » affirmera Marcellin Pleynet (12) , tandis que Huxley, dans Littérature et science, démontre que « la métaphore constitue peut-être le seul point commun entre ces deux tendances (le littéraire et le scientifique) « (13). Sans ramener le débat au problème de la métaphore, on doit certainement affirmer la place centrale qu’elle occupe dans le discours, ce qui rapproche la littérature de la science, puisque dans les deux cas, il s’agit d’une organisation de signes. La science, avec ses méthodes rigoureuses éprouvées, pose des questions de plus en plus précises à la littérature qui riposte en démasquant ou dénonçant l’échec de la science sur la société.

Or, toute critique s’épuise à chercher à̀ situer le problème, littéraire ou scientifique, dans la société́ contemporaine, en fonction d’une société́ de plus en plus homogène -puisque la mondialisation s’impose partout- et des formes fixes (14) , ce qui mène la littérature à se réduire à̀ une simple critique de la science. Son importance réside au maniement de son langage, alors que celui de la science, se limite à proposer de nouvelles théories ; l’écrivain qui écrit un roman met en jeu quelque chose d’important dans la mesure même où rien n’existe en dehors de ce qu’il dit, en dehors du contexte romanesque. Les mots expriment de plus en plus ce qu’ils veulent dire et la littérature se contente à transcrire ce qui est raconté, ce que tout narrateur vit.

Évidemment l’arrivée des nouvelles technologies pose une nouvelle série de problèmes qui affectent, entre autres, les personnes qui s’occupent de sciences et études humaines, un domaine où les résultats sont surtout impressionnants pour les sciences et par conséquent leur impact sur la société diffère de celui de la technologie. Si une invention technologique aide une société ou une personne dans sa vie pratique, l’équivalente des sciences à résoudre un problème et des études humanistes à apporte un support moral et spirituel, est presque invisible à un groupe social et passe la plupart des fois inaperçue de tout individu.

Ainsi conçues « l’utilité et la capacité » des sciences et de la technologie, les études humanistes sont aujourd’hui menacées de disparition pure et simple, au nom de leur inutilité, en matière surtout de rentabilité et de matérialisation, argument que tout pouvoir, gouvernemental ou autre, brandit. Seuls seraient sauvegardés les champs de recherche à enjoliver les « tristes horizons d’un développement durable », soit l’autre face du capitalisme extra libéral que nous connaissons bien. D’où la question que pose le titre du présent article, « Quel avenir pour les Études humanistes dans un monde débordé de technologie ? ».

Il semble que le monde actuel, qui passe des crises de plus en plus graves (changement climatique, pandémies successives les dernières décennies etc), accablé par la perte de son « paradis matériel » promis par la science et la technologie qui applique ses théories, se réfugie à la recherche critique de l’esprit ; car les champs des sciences humaines (sociologie, anthropologie, linguistique, littérature, psychanalyse, histoire, philosophie, politique, économie, arts), ont toujours été et seront constamment inscrits dans le mouvement des luttes sociales menées contre ce que nous appelons « capitalisme industriel et plus tard post-industriel », géré par un pouvoir démocratique ou autoritaire. Les études humanistes constituent le noyau de l’éveil critique des individus et des masses, et par extension des luttes sociales. Les études humanistes ont toujours porté une atteinte au pouvoir, elles ont toujours voulu le contrôler et l’analyser ; elles l’ont souvent loué, mais aussi miné et ruiné. Si bien que tout pouvoir, qu’il soit capitaliste ou non, démocratique ou dictatorial, préfère gérer et sonner la fin du règne des études humanistes comme ce fut le cas, lors des régimes du « socialisme réel », il y a à peine quelques décennies. Mais les études humanistes réagissent et malgré les nouveaux moyens « techno-scientifiques » d’oppression, de manipulation et de contrôle, elles sont toujours à la une des événements, comme les champignons après l’averse, si bien que malgré leur recul, malgré le mépris de nouveaux termes qui correspondent à une nouvelle conception de leurs relations avec les sciences, elles réapparaissent sous d’autres formes, celles de la communication, de la gestion, de la médiologie, de la cybernétique etc.

En fait, dans les études humanistes comme dans les sciences de la nature ou les sciences appliquées, la connaissance progresse, mais le progrès lui-même nous fait découvrir l’immensité de ce qui reste inconnu. Plus nous comprenons, plus se démêle une complexité dont il n’est pas question encore de trouver l’ultime secret. Je crois que nous sommes en train d’apprendre à changer le monde avant de l’imaginer, à nous convertir à une sorte d’existentialisme pratique. Nous connaissons que l’avenir fut longtemps et pour plusieurs générations, porteur d’espoir pour de nombreuses civilisations, pour de nombreuses cultures. Sommes sûrs qu’il continuera d’être ? Le présent, souvent immobile pour bien de générations, est actuellement un horizon historique bien limité, qui sans cesse se déplace, ses repères temporels étant instables et changeables.
Durant des siècles et des siècles, le temps fut porteur d’espoir pour les sociétés humaines. Nous attendions que l’avenir apporte apaisement, évolution, maturation, progrès, croissance ou même révolution. À présent l’avenir semble avoir disparu. Un nouveau régime, encore mal défini, s’instaure. Il influe sur la vie sociale au point de nous faire douter de la réalité. La démocratie et l’affirmation individuelle perdent leur pouvoir dans ce nouveau panorama que nous sommes en train de commencer à apercevoir. La catastrophe serait de comprendre trop tard si le réel est devenu fiction, et nous croyons qu’il n’y a plus d’espace possible pour la fiction, ni pour l’imaginaire.

Or le rôle des Études humanistes, universitaires ou autres, dans ce monde débordé de technologie, serait d’étudier les « nouveaux horizons » qui commencent à s’ouvrir devant nous : d’un côté, la vision des désastres de la planète avec ses bouleversements climatiques et ses conséquences ; de l’autre, la frontière entre la matière et la vie, l’intimité des êtres vivants, la nature de la conscience de chaque individu. Donc, si nous ne réalisons pas le changement « révolutionnaire » qui est en train de s’accomplir, nous risquons d’avoir une humanité divisée entre « une aristocratie du savoir et de l’intelligence » et une masse sociale chaque jour moins informée sur tout cela. Cette inégalité, à coup sûr aboutira à reproduire et multiplier une supériorité d’inégalité économique.
D’autre part, les images et les messages qui nous entourent, essaient de nous rassurer, de nous habituer dans ce nouvel ordre social, sans nous donner les moyens de le comprendre, de le connaître à fond. Nous ne voyons que la face de ce monde technologique éblouissant ; nous ignorons tout de ses capacités, de ses moyens et surtout de ses conséquences. La technologie que la science crée, nous fournit l’illusion que tout est fini, que le monde est accompli, terminé. Et sur cette conception, les Études humanistes justement parviennent à produire, par ses moyens ou ses branches (art, littérature, linguistique, sociologie, histoire, psychologie, archéologie, philosophie, théologie, droit, etc.) une nouvelle conscience sociale. Bien sûr la science n’a pas besoin d’inégalités, ni de domination. Elle dépend de la politique qui la finance et, en large mesure, l’oriente ; la science répond au droit naturel du désir de connaître, d’élargir nos horizons et nous vivons dans une époque où les différences sont peut-être très intéressantes à être racontées, mais ce sont des événements de plus en plus dictés par une réalité dominée par l’idéologie d’un pouvoir qui gère la consommation et les souhaits d’une masse contrôlée par des images et non par la raison.

Aujourd’hui Sciences et Études humanistes, développent deux attitudes différentes et constituent deux champs culturels bien distincts. Le rôle des sciences et des techniques dans la société contemporaine devient de plus en plus important. Les mathématiques développent la pensée, l’esprit, la raison. Mais une pensée ne peut se créer sans plonger dans la langue qui est le produit d’une culture millénaire, pas obligatoirement scientifique au sens restreint du terme. Ce qui prouve que l’homme aura toujours besoin des sciences humaines, voire des études humanistes, qui étudient les différentes cultures lesquelles constituent un héritage spirituel, lequel à son tour se transmet d’une génération à une autre.
Car la vie est impensable sans art, sans beauté, sans esprit critique. La littérature et l’art développent les sentiments humains, conservent et transmettent d’une génération à une autre les richesses esthétiques, morales et philosophiques qui sont étudiées par l’archéologie, la sociologie, l’histoire. La littérature exprime une certaine conception du monde, une certaine influence sur la conscience, sur la mentalité et sur la morale, elle étudie l’homme, elle instruit et cultive l’esprit. D’ailleurs n’est-ce pas le rêve et l’imagination qui sont à l’origine de toutes les inventions, y compris scientifiques ? Si la créativité est indispensable à l’artiste qui doit faire une œuvre d’art, elle l’est davantage au savant pour qu’il puisse faire une découverte. Une découverte, une œuvre d’art, sont faites par l’intuition, par l’imagination sur les fondements des connaissances acquis d’une culture, qui est étudiée de sciences humaines. Un savant n’est pas capable de communiquer ses connaissances et ses découvertes aux autres sans l’intermédiaire de la langue, de l’écriture, ni ne peut faire des découvertes, sans être sûr à quelle culture d’individus son produit découvert s’adresse.

Pour créer quelque chose il est indispensable d’être un homme cultivé, de connaître un héritage culturel, de comprendre le présent et d’agir pour construire le futur.Et c’est la littérature et l’art qui développent l’imagination, la sensibilité, l’émotion ; ce sont elles qui apprennent à voir et à comprendre le monde, notre place et le sens de notre vie. Mais en plus, la littérature et l’art, qui sont l’essence des Études humanistes sont intéressées d’apprendre à voir le monde avec des yeux libres.
La littérature exprime avant tout notre existence dans toute sa complexité, elle montre la vie telle qu’on la comprend, telle qu’on la sent ou on la suppose.
C’est elle qui est la source de la culture fondamentale, de la culture générale. C’est elle qui nous aide à comprendre toute culture.

Chaque siècle et chaque peuple, voire chaque culture, apporte sa propre pierre dans le développement de la civilisation mondiale. Un savant, un poète, sont les produits de l’intelligence universelle. Nous connaissons l’ancienne Égypte à travers la forme de ses pyramides et la forme des poèmes écrits sur le papyrus et la pierre. La poésie sert le Bien, la Lumière, l’Espoir. Notre siècle, siècle d’un essor étonnant du progrès scientifique, technologique et de dynamisme extraordinaire, voit s’écrouler une masse de valeurs humaines. Voilà pourquoi le développement des Études humanistes doit être la tâche la plus importante de notre époque. Et c’est la littérature qui joue le plus grand rôle dans cette formation.
Par ailleurs, la science, par les connaissances qu’elle apporte, influence la littérature, ses formes, ses contenus et permet aux diverses formes d’art de se développer ou créer des nouvelles expressions et formes artistiques.

Bien sûr, la réponse à la question si aujourd’hui l’informatique élimine la séparation entre la technologie, les sciences naturelles et les sciences humaines dans l’avenir, personne ne peut répondre avec certitude. Mais aucune performance cybernétique n’a encore tout à fait remplacé un grenier à blé. Jamais une machine ne rira, ni pleurera.
Car être homme, c’est notre devoir principal sur la terre. Sans littérature et art on ne peut pas devenir un homme. Et c’est l’homme qui fait la science, qui applique la technologie, qui crée l’art, qui compose la littérature. C’est l’homme qui fait l’histoire et il doit savoir ce qu’il fait, et surtout quelle histoire il fait.
 » Chacun est responsable un peu du destin des hommes dans la mesure de son travail. Être homme c’est précisément être responsable. C’est sentir, en posant une pierre que l’on contribue à bâtir le monde » écrit Saint-Exupéry, un pilote pionier dans Terre des Hommes (15).


Or le rôle des études humanistes dans un monde débordé de technologie sert à inventer une nouvelle culture qui ne bousculera pas radicalement la séparation entre Science et Littérature, entre l’actuelle technologie effrénée et la multitude des cultures qui ne doivent pas se perdre, tout comme aucun genre végétal ou animalier ne doit disparaître au nom du bon ordre naturel. Et cette nouvelle culture qui est en train de se créer sous l’impact de la technologie, c’est le nouvel aspect culturel anthropologique dont l’objet d’étude continue à être l’homme et les relations humaines. A l’utilitarisme, à la soif de la possession, devises de notre siècle et des puissances qui nous gouvernent, il faut opposer les valeurs spirituelles sans lesquelles l’homme ne peut ni s’élever, ni se libérer. « Il faut restaurer l’Homme. C’est lui l’essence de ma culture. C’est lui la clef de ma communauté. C’est lui le principe de ma victoire. Je combattrai pour l’Homme » disait et écrivait également Saint-Exupéry, pilote audacieux, dans Pilote de guerre.


Nous croyons et souhaitons que le XXIe siècle s’inscrira comme un siècle de raison, de perfection de la civilisation humaine, de la suprême évolution de l’humanité ; un siècle d’harmonie entre l’homme et la nature, la science et la littérature. Autrement l’humanité sera condamnée à souffrir et peut-être à disparaître.

Dostoïevski, avait dit que « la beauté sauverait le monde ». Mais la beauté n’est rien sans la bonté, sans la morale. Il faut donc apprendre à voir, à comprendre la beauté de la nature humaine. Loin de notre petit monde culturel, de notre espace dominant, de nos croyances, de notre culture d’élite, de nos intérêts, de nos pratiques, nous devons continuer à transmettre de génération en génération le respect de la diversité culturelle et de la créativité humaine. En d’autres termes, il est temps de créer un Centre d’Études humanistes dans chaque Section scientifique pour faire promouvoir enfin les valeurs spirituelles humanistes, pour restaurer l’Homme, qui est le centre de notre culture et l’objet des préoccupations de la science (16).

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Notes

1 Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles. Conférence mondiale sur les politiques culturelles, Mexico City, 26 juillet - 6 août 1982. Voir : https://www.bak.admin.ch/bak/fr/home/themes/definition-de-la-culture-par-l-unesco.html (Consulté le 11/3.2020).

2 Dans ce cas, on parle de vulgarisation scientifique, soit de donner un aspect ludique et accessible à des contenus scientifiques complexes, dont l’objectif est de répandre un savoir, ce qui est bien différent de la théorie scientifique.

3 Voir Journal des débats politiques et littéraires, du 29 juin au 18 août 1886. https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Verne#cite_note-459 (Consulté le 11/3/2020).

4 Voir Philippe Sollers, « Le roman et l’expérience des limites », Tel Quel 25, printemps 1966, p. 26, où il soutient que « la notion de réalité (est) elle-même une convention et un conformisme, une sorte de contrat tacite passé entre l’individu et son groupe social ».

5 « Les hypothèses de la science moderne traitent d’une réalité beaucoup plus subtile et plus complexe que l’univers simplement abstrait et verbal des notions théologiques et métaphysiques. Bien que déterminant la nature humaine et le comportement humain, cette réalité est non humaine : elle ne comporte aucun élément dramatique, elle ne se pare d’aucun attribut pittoresque. C’est pour ces raisons qu’il sera difficile d’incorporer les hypothèses de la science à des oeuvres d’art harmonieuses, émouvantes et persuasives, beaucoup plus difficile certainement qu’il ne l’était d’y incorporer la notion d’obsession diabolique, ou celle d’un Seigneur Tout-Puissant tuant ». Aldous Huxley, Littérature et science, trad. J. B. Hess, Paris, Pion, 1966, p. 168.

6 Le groupe Tel Quel, interview, Nouvelle Critique 8-9, nov.-déc. 1967, p. 50-54.
7 Sollers, Ibid., p. 22.
8 Michel Foucault, Les Mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, p. 317.
9 Ibid., p. 103.
10 Georges Bataille, La Littérature et le mal, Paris, Gallimard, coll. Idées, 1967, 1957, p. 25.

11 Il s’agit de la tendance de certains littéraires à caractériser souvent comme « une réalité absolue » ce qu’ils décrivent et non pas comme des « cas exceptionnels qui semblent proches de la réalité ».
12 Marcellin Pleynet, Tel Quel 19, 1964, p. 15.
13 Voir l’article de François Livi, « Aidons Huxley : Littérature et science », La Table Ronde, 220, mai 1966, p. 154.
14 Francastel Pierre, Art et technique, Paris, Gonthier, 1964, p. 221.

15 Antoine de Saint-Exupéry, Œuvres complètes (éd. Michel Autrand et Michel Quesnel), t. I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1999, p. 107.

16 Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre, p. 149 https://ebooks-bnr.com/ebooks/pdf4/saint_exupery_pilote_de_guerre.pdf (Consulté le 17/3/2020).