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"L’esprit français" un article de René Le Bars

L’ESPRIT FRANÇAIS

Deux publications récentes analysent et illustrent avec intelligence et sensibilité ce qui fait l’irremplaçable originalité de notre pays en matière de rayonnement culturel et littéraire.

Il s’agit du Dictionnaire de l’Esprit Français de Metin ARDITI (Editions Plon-Grasset) et du Génie Français de Régis DEBRAY (Editions Gallimard).

Le premier ouvrage ne s’attache pas seulement à la littérature . Il considère tous les aspects de la société française pour en extraire les caractères les plus spécifiques de ce qui compose l’indéfinissable et si subtil esprit français.

Dans le second ouvrage, Régis Debray imagine une sorte de référendum proposé aux gens de lettres pour choisir l’écrivain qui incarne le mieux le « génie national », totem identifiant la nation, comme Shakespeare pour l’Angleterre ou Dante pour l’Italie.

Le choix est évidemment difficile parce que la France a toujours été vue dans le miroir de sa littérature’ et les écrivains sont nombreux qui peuvent occuper les premières marches du podium : Montaigne, Pascal, Molière, Voltaire, Balzac etc. Les deux finalistes de cette compétition seraient, sans grande surprise, Victor Hugo et Stendhal.

Le philosophe, Régis Debray, ne cache pas d’emblée sa préférence pour l’auteur des Misérables et il résume le débat en une formule riche de sens : « Stendhal, c’est l’esprit français, mais Hugo c’est l’âme ». Son livre analyse cette dualité avec beaucoup de finesse.

Les deux écrivains, Metin Arditi et Régis Debray, qui ont souvent proclamé leur amour de la littérature française, se rejoignent également dans un sentiment commun d’inquiétude, celui d’entrevoir malheureusement le déclin du rayonnement intellectuel français que Régis Debray illustre par deux exemples éloquents : en 1867, l’Exposition Universelle de Paris était parrainée par Victor Hugo ; la dernière exposition universelle, à Shangaï, a eu pour parrain Alain Delon… A la mort de Victor Hugo, un million d’admirateurs endeuillés suivent le corbillard ; aujourd’hui, c’est le cercueil de Johnny Halliday qui est accompagné par un million de personnes. L’évolution des valeurs est manifeste. Les modèles, les donneurs de leçons, sont devenus les chanteurs, les animateurs, les influenceurs. On peut le regretter, tout en espérant que l’esprit français survivra encore longtemps.

Avec Stendhal, on a la clarté, le prestige, l’élégance, qualités qui renvoient à l’image du français que nous aimerions être : frondeur, insolent, amoureux, brillant. L’écrivain s’adresse plutôt à une élite, le spectacle se passant plus dans les salons que dans la rue. Stendhal séduit, nous fait rêver, mais le peuple est absent.

Victor Hugo, lui, aime le peuple et l’action sociale mais ne peut être réduit à l’humanitarisme, pas plus qu’à l’art d’être grand-père ou à l’exil à Guernesey. Il observe l’humanité, toute l’humanité . Vigoureusement engagé sur la scène nationale, il va au-delà et imagine une construction européenne . Son regard embrasse le monde, aime les grands espaces, ouvre l’horizon et nous entraîne dans une autre dimension. Autorité morale, Victor Hugo élève l’homme par une vision forte, un élan cosmique.

Par amour et par respect de la littérature française, il est délicat de devoir choisir un écrivain plutôt qu’un autre . Notre admiration va à tous mais nous comprenons la préférence que Régis Debray accorde à l’auteur de Notre-Dame de Paris qui restera encore longtemps notre « génie national ».