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"La guerre est finie"

Jacqueline Risset

Jacqueline Risset nous a quittés en 2014 (voir sur ce site les articles la concernant) ; universitaire, écrivain, poète, grande spécialiste de Dante, elle nous a laissé une oeuvre considérable dont "Les instants les éclairs", ouvrage paru peu avant sa disparition.

Son époux, l’universitaire de renom Umberto Todini, spécialiste de littérature latine, nous a autorisés à publier un extrait de cet ouvrage ; peut-être est-il annonciateur de la joie qui sera la nôtre lorsque la "guerre" contre le virus qui circule actuellement aura été gagnée.

« La Guerre est finie »
Jacqueline RISSET, Les instants, les éclairs. Gallimard 2014, p 89 :
« …Rencontre entre les deux sphères (« le monde et les rêves » note de U.T.) La grande, la petite, mêmes causes, même époque.
Un matin, à l’école (à Felletin, Creuse en 1945) ces mots dits par l’institutrice : « La guerre est finie ».
Cris, éclats de joie, rires, toute la classe debout, ne tenant plus en place.
J’entends la même voix dire mon nom. Elle me charge d’aller apprendre la nouvelle à l’école de garçons. Je sors, je suis dehors aussi tôt. La fierté de la mission me fait traverser comme en rêve les deux cours jumelles également plantées de tilleuls, celle de l’école des filles celle de l’école de garçons, désertes l’une et l’autre à cette heure.
Je cours portant le message dans le silence, comme un objet fragile. Les couloirs et les escaliers eux aussi sont vides, j’ouvre sans frapper, sans attendre, la porte de la grande classe, comme on m’a dit, et je prononce la phrase d’une voix forte. Explosion de cris, tous les garçons debout, pieds tapant très fort sur le sol, vacarme d’enthousiasme.
Je repars enthousiasmée moi aussi ; mais la joie plus grande, non attendue était dans le passage bref entre les deux écoles, avant l’annonce : silence, odeur des tilleuls, le lieu se découvrant en lui-même, tel qu’on ne pouvait jamais le voir, cette fois enfin hors des temps comptés des récréations, hors du tumulte, lui seul … »

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