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Marc Fumaroli : mort d’une passion par Metin Arditi

Ce petit texte aurait pu s’intituler : « Mort d’un passionné », tant étaient sans compromis les liens d’amour et de dévotion qui liaient Marc Fumaroli à la France, du moins : à sa France, à sa grandeur et son inégalable apport au monde. Si « Mort d’une passion » me paraît plus conforme à la vérité, c’est parce que ces liens étaient si forts, si exclusifs, si dévorants, que Fumaroli s’était en quelque sorte « métamorphosé » en la passion de la France. Il l’incarnait.

Le mot « passion » mérite que l’on s’y arrête un instant. Son usage s’est dévoyé, au point qu’il est aujourd’hui utilisé dans un sens invariablement positif. J’ai la passion de ceci, de cela, entend-on, toujours dans un souci de valorisation. En réalité, le mot est porteur d’épreuve et d’incapacité. Que raconte la Passion du Christ, sinon ses instants les plus douloureux ? Ceux où, rejeté, vilipendé, insulté, il est cloué à la Croix ? Où dans sa solitude immense, il en appelle au Père : Eli, Eli, léma sabaqtani ? Seigneur, Seigneur, pourquoi m’as-tu abandonné ? Passion, pathos… Le mot qui en français lui est le plus proche est passif… Un mot qui dit l’impuissance, l’impossibilité de faire autrement.

Marc Fumaroli ne pouvait faire autrement. La plus infime tiédeur à l’endroit de ce qu’il aimait de son pays, sa culture, sa beauté et sa grandeur, la plus petite nuance, lui était inconcevable. Laisser percer un soupçon de charité à l’égard de tout ce qui, dans la France d’hier comme dans celle d’aujourd’hui, lui paraissait mesquin, « complaisant, inélégant, en un mot de « mauvais goût », indignes de l’héritage, lui aurait été contre-nature.

J’ai vécu cette absence de nuance dans ma chair lorsqu’il y a près de vingt-cinq ans, j’avais sorti mon tout premier texte, malhabile, excessif, mais je crois juste, du moins légitime, un essai sous forme de lettre adressée à Jean de la Fontaine, mélange d’admiration immodérée pour la forme et de déception quant au fond, à la morale, que je trouvais juste, si elle s’adressait à un adulte, mais défaitiste et décourageante dès lors que, comme aujourd’hui, on la sert sans nuance aux petits enfants de France. Alain Finkielkraut m’avait invité à en débattre face à Marc Fumaroli dans son émission Répliques. J’ai perdu dix à zéro… et je garde de cette heure à France Culture le pire souvenir. C’était mon premier livre, ma première émission radiophonique, mon premier débat… et, c’est vrai, j’avais cité Fumaroli une dizaine de fois dans mon texte en soulignant mon désaccord. Hors antenne, je l’entends encore glisser à Finkielkraut : « Ce livre m’a profondément agacé… » On pourrait résumer la teneur du débat par ces mots : La raison du plus fort…

Les années ont passé. Je n’ai plus parlé à Fumaroli. Nous nous sommes croisés à quelques reprises, une fois en particulier, il y a une dizaine d’années, au premier étage du Café de Flore. Il était en interview, j’étais attablé dans son champ de vision, et j’avais le sentiment, à la manière dont il dirigeait vers moi un regard amusé, qu’il m’avait reconnu et qu’il aurait renoué conversation avec plaisir. Mais j’ai quitté ma table avant la fin de son entretien.

Peu de temps après, j’ai retrouvé Marc Fumaroli à l’occasion d’une lecture, un vrai hasard : j’avais acheté un texte de Boèce, La consolation de Philosophie, dans l’édition Rivages dont la préface était de lui. J’en avais fait la lecture les larmes aux yeux. Elle était savante, bien sûr, mais aussi tendre, juste, généreuse. Un passage, en particulier, m’avait ému, celui où Fumaroli parle de l’importance d’apprendre « par cœur », ce par cœur qui, précisément, avait sauvé Boèce des affres de son enfermement. Ce « par cœur » qui dit bien où les plus beaux textes ont leur place. Oui, de ce « par cœur » tant méprisé aujourd’hui, Fumaroli parlait avec conviction, panache, justesse. Avec une belle exigence, aussi. Surtout, il en parlait avec cœur. Avec passion.

J’ai été, par la suite, souvent ébloui par les prises de position de Fumaroli, sur l’éducation, l’internet, l’art contemporain. Chacune laissait transparaître la passion, c’est-à-dire la douleur, la lucidité impitoyable, la sensibilité, l’immense brio, et, au fond, tout au fond, la tendresse.

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