PARIS : VASSILIS ALEXAKIS honoré pour l’ensemble de son oeuvre

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Le jeudi 12 octobre, au siège de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer, le romancier grec Vassilis Alexakis a reçu la médaille d’or de La Renaissance Française pour l’ensemble de son œuvre des mains du président international.

Avant lui, avaient reçu cette médaille d’or pour l’ensemble de leur œuvre, le romancier algérien Boualem Sansal, le romancier, essayiste et poète écossais Kenneth White, le dramaturge belge Jacques De Decker

Discours du Président International

Balaô Wakömändëngö,

J’aimerais poursuivre en Sango – certains de mes confrères de cette académie pourraient sans doute le faire et nous nous souvenons, à ce propos, que c’est à Félix Eboué, homme si important pour notre compagnie, qu’est due la première étude du Sango ; il l’a écrite en 1918 – j’aimerais poursuivre dans cette langue parce qu’elle ne vous est plus étrangère puisque vous êtes allé séjourner en Centre-Afrique pour l’apprendre alors qu’il n’y avait aucune obligation pour vous de la connaître. La rencontre inattendue avec le sango s’est imposée ; vous nous racontez cela de façon infiniment savoureuse dans Les mots étrangers ; « une facétie », dites-vous.

Car vous avez eu un temps le désir de vous éloigner un peu de ces deux langues qui vous ont construit, le grec et le français, mais qui aussi ont été source de certaines tensions ; tensions parfois douloureuses mais tellement fécondes ! A certains moments de votre vie, vous avez eu l’impression de trahir la langue maternelle, la langue première, en usant trop de la langue d’adoption, la langue choisie.
Dans le bel échange que vous avez eu avec Valeria Sperti en 2015, vous dites : « ...c’est un peu l’histoire qui a décidé de moi ». Vous n’aviez nullement prévu de devenir un écrivain de langue française ; vous aviez seulement décidé de venir faire des études en France et de retourner au plus vite en Grèce.
Dans Paris-Athènes vous décrivez joliment le départ : « J’avais dix-sept ans. Je ne me souviens plus à quelle heure partait le bateau. Il faisait jour, il faisait chaud. Je me souviens des lunettes de soleil que portait ma mère pour cacher ses larmes. J’avais une grande valise blanche, en faux cuir, d’autres bagages aussi. Pendant que j’avançais péniblement sur le quai, j’ai regardé mon ombre : elle m’a fait penser à une figurine comique, accoutrée d’une énorme jupe rectangulaire. Ai-je vraiment regardé mon ombre, ai-je vraiment eu cette impression ? Je ne le jure pas ».
En 1974, vous écrivez votre premier roman, Le Sandwich, en français, presque sans l’avoir décidé – le français a augmenté votre plaisir d’écrire et vous « a ouvert de nouveaux espaces de liberté » avez-vous écrit - puis Talgo en grec, et ainsi de suite. Vous choisissez en fait la langue de l’écriture en fonction du thème que vous allez traiter. Selon vous, Le Sandwich, livre d’humour, ne pouvait être écrit qu’en français à cause de la « dimension de jeu » - je vous cite - de cette langue et Talgo, qui est une histoire d’amour, ne pouvait être écrit qu’en grec, « parce que la langue maternelle est associée à l’enfance, au milieu familial, à l’attendrissement, à une émotion ».
Il y a parfois hésitation tout de même. Dans Paris-Athènes vous écrivez : « L’année dernière, j’ai passé des heures et des jours les yeux fixés sur la page blanche sans réussir à tracer un seul mot : j’étais incapable de choisir entre le grec et le français. Je voulais justement écrire sur la difficulté de ce choix ». Mais, en fait, comme vous êtes toujours votre propre traducteur, vous écrivez votre ouvrage deux fois ; vraiment deux fois, car le livre que vous traduisez n’est pas tout à fait celui que vous avez écrit. Vous le dites meilleur et vous affirmez, qu’en fait, le livre traduit devient l’oeuvre originale.
Vous refusez que quelqu’un d’autre que vous-même traduise vos ouvrages ; « c’est une question de style » dites-vous. Vous considérez que en grec, comme en français, vous avez une façon d’écrire qui est reconnaissable par le lecteur et ne peut pas être imitée par un traducteur. Une seule fois vous avez accepté que l’un de vos livres – c’était Contrôle d’identité – soit traduit en grec, vous ne vous êtes pas reconnu du tout. « Ce roman n’existe pas pour moi » avez-vous affirmé.
Vous n’avez pas toujours été bien compris et cela vous a vivement affecté.
Par exemple, certains se sont étonnés que vous écriviez en français sans nécessairement parler de la Grèce, attendant sans doute de vous des nouvelles de votre pays, « un surcroît d’exotisme »... mais surtout vous a irrité l’affirmation d’un linguiste selon laquelle on ne pourrait « écrire une œuvre originale que dans sa langue maternelle ». En somme, dans une autre langue, on ne pourrait être qu’un imitateur !
Outre l’absurdité de l’affirmation, c’est là profondément méconnaître ce qu’apportent et ont apporté à la langue française tant d’écrivains dont le français n’est ou n’était pas la langue première. Ces écrivains-là, par ailleurs, très souvent, enrichissent le français d’images, de formules, de mots ; ce sont des découvreurs et aussi des créateurs.
Dans l’entretien que je mentionnais il y un instant, vous dites que ces façons de voir ont changé en 1995, lorsque Andreï Makine et vous-même avez obtenu ensemble le prix Médicis ; un prix qui, pour vous, a été précédé du Prix Albert Camus et suivi du Prix de la Nouvelle de l’Académie française, du Grand Prix du roman de l’Académie française et de bien d’autres.
Le combat que vous avez dû mener - si je peux parler de combat - a peut-être au moins contribué à faire de vous l’être « uni » et unique que vous êtes, l’un des grands écrivains francophones de notre temps à la fois conteur, érudit et joueur.
***
Votre œuvre nous dévoile un conteur et un enchanteur car vous avez un goût profond pour l’oralité, un goût de la narration qui nous ravissent. Vous attirez le lecteur dans des labyrinthes, au propre et au figuré ; il vous suit aveuglément et vous prenez un malin plaisir à le perdre.
Les héros de votre enfance ne vous quittent pas ; ils vous ont émerveillé, transporté et font toujours partie intégrante de votre vie au point de vous accompagner dans les moments les plus difficiles.
A l’hôpital d’Aix-en-Provence où vous êtes retenu, ils sont là. Tel infirmier ou tel malade vous font penser à Long John Silver ou à Don Quichotte ; et vous avez l’impression, vous-même, d’avoir essuyé « une tempête monumentale », je cite : « comme celle qui a brisé le bateau de Robinson Crusoé. Je vois ce personnage escaladant les rochers qui bordent son île absolument exténué, comme je le suis en regagnant mon lit ».
Dans L’enfant grec, vous écrivez : « Je ne ressemble guère aux héros de mon enfance qui n’avaient peur de rien et dont le courage était stimulé par leurs déconvenues mêmes ». Et vous avouez : « Mes chers héros ne m’ont pas donné le goût des aventures, mais celui des histoires ».
Et de fait, votre imagination est débordante.
Vos chers héros vous les faites revivre au Jardin du Luxembourg, au célèbre théâtre des Marionnettes. « Ils sont tous là les héros d’antan : ils occupent tout un mur, en rangs serrés, répartis sur plusieurs niveaux comme les livres dans une bibliothèque. Ils sont suspendus par le cou aux encoches en forme de demi-cercle pratiquées dans des barres de bois. Je reconnais Don Quichotte, d’Artagnan, Cyrano, Robinson, Long John Silver, Tarzan, Michel Strogoff, Robin des Bois, Zorro. Le petit garçon vêtu de guenilles pourrait bien être Oliver Twist et l’indien à l’expression sévère et aux yeux tristes le dernier des Mohicans. Je ne vois pas Jean Valchan, mais il est sûrement quelque part. Il y a des figures historiques, comme Napoléon, Richelieu et Jeanne d’Arc... ».
Dans le jardin du Luxembourg, le castelet va être le départ d’une histoire incroyable où se mêlent drôlerie et émotion. Elle entraînera le lecteur dans les carrières et les égouts de Paris et jusqu’à la coupole du Palais Médicis. 
A propos de votre livre Le Sandwich qui décline sur le mode burlesque une histoire en réalité tragique, vous dites : « Cela m’amusait de réunir plusieurs genres littéraires dans le même volume, de tourner en dérision mes lectures. Je voulais en finir avec la littérature avant de commencer à écrire ».
***
En fait, vous n’en avez pas fini avec la littérature car la littérature vous habite. N’avez-vous pas écrit : « Les personnages de roman n’ont pas été moins présents dans ma vie que les gens de ma famille » ?
Votre œuvre est celle d’un érudit, d’un passeur, qui à travers les histoires qu’il raconte dispense un enseignement. En quelque sorte, le lecteur marche à côté d’un sage ; sage à sa manière.
Vous n’imaginiez pas que l’on pût dire cela de vous, n’est-ce pas ? Vous êtes tout sauf pédant. Votre enseignement, bien souvent, vous le transmettez sous forme d’enquête ; le lecteur est invité à participer à cette enquête mais avec grâce et humour. En quelque sorte, vous traitez de sujets sérieux, graves, essentiels sans jamais vous prendre au sérieux ; en prenant un ton léger, familier et en donnant de l’importance aux détails les plus concrets de la vie quotidienne de l’enquêteur.
Dans La Langue maternelle, vous vous interrogez sur la lettre epsilon, dans Le premier mot vous procédez à une recherche sur les origines du langage humain, dans La clarinette c’est la mémoire que vous questionnez, dans Ap. J.C., au Mont Athos, c’est à une exploration de la Montagne sainte, en vue d’y trouver des traces de l’Antiquité, que vous vous livrez.
Vous n’êtes surtout pas un moraliste et pourtant vous enseignez le goût d’apprendre, le goût de la quête.
Dans Je t’oublierai tous les jours, vous semblez déplorer que si l’on ne connaît le nom de l’auteur on ne peut savoir que votre livre a été écrit par un Grec.
Il n’en est rien car si votre langue ne peut en aucune façon vous trahir, on retrouve toujours au fil des si nombreuses pages qui constituent votre œuvre l’âme grecque. La Grèce et sa culture, irriguent, en effet, tous vos écrits.
Vous êtes né à Athènes, dans le quartier de Callithéa - en un temps où la Grèce allait s’enfoncer dans la guerre civile - d’un père originaire de Santorin et d’une mère née à Constantinople et appartenant à une de ses si nombreuses familles grecques d’Asie mineure qui ont dû fuir l’Empire Ottoman.
Votre amour pour Santorin est très grand. Vous aimez cette île au point de vouloir y être né. Il est vrai qu’il s’agit d’une terre qui parle, d’une terre d’histoire et de beauté. Lorsque l’on est nourri d’une telle beauté, on ne peut nullement désespérer.
Vous y avez tant de souvenirs, et pas seulement ceux des extraordinaires couchers de soleil qu’elle sait offrir. Il y a avant tout le souvenir de votre grand-mère Irini. Elle vous a beaucoup donné.
Santorin est liée à la lecture des nouvelles parutions de la collection des « Classiques illustrés » - vous les dévoriez – liée aux baignades et à ces veillées qui réunissaient famille et amis, les « vegghera ». A cette époque, « Santorin était un silence », dites-vous.
Si les livres de votre enfance ne vous quittent pas, la grande littérature vous habite totalement, la si riche littérature grecque notamment, que ce soit celle de la période classique ou la littérature grecque de notre temps ; Kazantzaki, le Crétois, qui d’ailleurs a lui aussi écrit en français certains de ses ouvrages, Vénézis, Myrivilis et les poètes, les poètes ! Cavafy d’abord, mais aussi Solomos, Drossinis, d’autres encore.
L’esprit de poésie, nous le retrouvons dans toute votre œuvre et, entre autres, dans ce livre au titre si beau « Je t’oublierai tous les jours ». Vous dites avoir emprunté ce titre au poète indien Ayappa Paniker qui aurait répondu par cette formule à la femme aimée qui le sommait de l’oublier alors qu’elle prenait définitivement congé de lui.
Cet ouvrage est un hymne à votre mère. Il est très touchant. Avec votre franchise habituelle vous laissez apparaître des regrets et même des remords. Mais souvenons-nous de ce qu’a écrit le grand Cavafy : « Cesse, en songeant au passé, de tant te blâmer, de tant te tourmenter. Ne te donne pas tant d’importance. Le mal que tu as fait était moindre que tu ne crois ; bien moindre ».
Tous les êtres qui ont particulièrement marqué votre vie traversent votre œuvre. Paris-Athènes est dédié à votre père ; votre frère est toujours très présent. Quant à celui qui fut votre éditeur, mais aussi un homme auquel vous liait une amitié fraternelle, depuis le début des années 70, Jean-Marc Roberts, vous l’accompagnez jusque dans ses derniers jours et lui consacrez un ouvrage poignant qui ne manque pourtant pas d’être drôle, La clarinette.
Les lieux qui ont marqué votre vie aussi parcourent votre œuvre ; les maisons de Tinos, la maison de Néa Philadelphia, mais surtout le jardin de la maison de Callithéa dont vous vous souvenez qu’il était « illuminé par les étoiles » ; je pense que vous l’habitez toujours.
Chez vous, pas de vastes descriptions ; quelques mots vous suffisent pour créer l’atmosphère. Romancier d’un immense talent mais aussi poète. C’est cela qui fait la singularité de votre oeuvre.
***
Une œuvre qui est aussi celle d’un joueur.
Vous jouez constamment entre autobiographie et fiction. Dans un ouvrage, quelle est la part d’autobiographie ? Quelle est celle de la fiction ? Le lecteur s’amuse à tenter de deviner et il sent que vous-même – qui peut-être ne savez plus exactement quelle est la part autobiographique - vous riez beaucoup.
Vous jouez aussi entre fidélité au passé et jouissance du présent, entre réalité et rêve - « J’ai toujours vécu, il me semble, avec un pied hors de la réalité », avez-vous écrit. En tout cas, pour notre plus grand ravissement, il y a toujours beaucoup de malice dans ce que vous écrivez et dans ce que vous faites. Je pense entre autres à la dictée de sango qui, après une conférence donnée à Bangui, a mis la salle en délire.
***
Car vous êtes avant tout un homme libre que l’on ne pourrait facilement faire taire, et aussi un homme de grande fidélité.
Fidèle à l’esprit d’enfance, à vos amis, à vos lecteurs. Pour eux, vous êtes une voix ; une voix lointaine et, en même temps, très proche qui leur parle avec tendresse et qui tient des propos profonds mais vite malicieux.
Jamais désespéré, jamais tragique, jamais dans la révolte, mais jamais non plus dans la soumission, vous gardez toujours de l’optimisme, un peu à la manière d’un Alexis Zorba, si beau personnage de Kazantzaki, qui, une fois la catastrophe survenue, part d’un très grand éclat de rire.
Si l’on porte un regard sur le si riche chemin que vous avez parcouru jusqu’ici, on ne peut s’empêcher de penser au merveilleux poème de Cavafy, traduit par Marguerite Yourcenar, dans lequel, évoquant le long retour d’Ulysse, il dit :
« Garde sans cesse Ithaque présente à ton esprit.
Ton but final est d’y parvenir
Mais n’écourte pas ton voyage :
Mieux vaut qu’il dure de longues années »
Nous vous souhaitons, Monsieur, de parcourir encore longtemps les langues grecque, française, sango et autres pour, selon les derniers mots du poème, enfin comprendre « ce que signifient les Ithaques ».

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