Hommage à deux "grands" de La Renaissance Française disparus en 2020 Sur des parcours de vie très différents, Maurice Duvanel, compagnon couvreur, et Jean-Christophe Parisot-de-Bayard, préfet de la République, partageaient un point commun : une force de caractère sans égal au service des autres.

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PAR PIERRE MABIRE
2020 s’en va, laissant derrière elle son cortège de drames et de joies mêlés.
Pour les délégations de La Renaissance Française de la Somme et de l’Oise, le bilan 2020 reste lourd avec la disparition de deux êtres chers : le préfet Jean-Christophe Parisot-de-Bayard qui avait conservé ses attaches privées avec Amiens où il fit un long passage professionnel et spirituel, et Maurice Duvanel, président de la délégation de la Somme, emporté par une longue maladie.
Leur esprit ne s’effacera jamais tant ils ont imprimé une trace profonde sur leur chemin de vie. Dans cette époque où le bruit l’emporte sur la réflexion, où l’emballage vaut plus que son contenu, ils ont planté des repères qui résisteront à l’usure et à la boulimie de la consommation à tout prix.

Maurice Duvanel, compagnon couvreur

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Maurice Duvanel attachait plus d’importance à la vie sportive de sa jeunesse qu’à la rangée de décorations qui ornait sa poitrine : légion d’honneur, cravate des palmes académiques, croix et ruban de chevalier des Arts et Lettres.
Ses souvenirs de sportif le ramenaient aux combats de catch au cirque municipal Jules-Verne d’Amiens, commentés à la télévision par le truculent Roger Couderc. C’était à la grande époque de l’Ange-Blanc et du Bourreau-de-Béthune.
Dans les années 1960-70, lorsqu’il n’était pas sur un ring, pour retrouver Maurice Duvanel il fallait se rendre sur un chantier du Bâtiment et lever la tête pour le voir sur un toit. Son vrai métier : couvreur. Bien plus qu’un métier, une vocation qui fit de lui un professeur réputé au lycée technique d’Amiens L’Acheuléen.

"L’élève doit dépasser le maître"

Nombreux furent ses élèves qui, jugés par leur instituteur à peine bons à pousser une brouette de maçon, trouvèrent la voie de leur accomplissement dans la vie. Parmi eux se trouvent des artisans chevronnés, des chefs d’entreprises, des compagnons du devoir et des meilleurs ouvriers de France. Son objectif : « Que l’élève devienne un jour meilleur que le maître ».
L’un des grands succès de Maurice Duvanel fut l’intérêt général enfin porté à la cathédrale d’Amiens que la dégradation progressive désespérait.
Dans les années 1970, il eut le bonheur de monter sur la flèche en cours de restauration et d’atteindre son sommet. Un vrai rêve depuis l’âge de 5 ans lorsque sa famille, venant d’Abbeville, s’installa dans le quartier populaire Saint-Leu.
Il put enfin toucher le coq, ce trophée que les compagnons couvreurs promènent enrubanné dans les rues des villes et des villages avant de le planter au sommet d’un clocher.

Sa voix enfin entendue

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Maurice Duvanel lors de la signature du livre "Amiens, la grâce d’un cathédrale" (Editions La Nuée bleue).

Puisque la maladie – et les souffrances qui l’accompagnaient – le condamnait à partir avant l’heure, elle eut bonne grâce du lui fermer les yeux dans la huit-centième année anniversaire du lancement du chantier de construction de Notre-Dame d’Amiens en 1220.
Longtemps seul à plaider la cause de la plus vaste des cathédrales médiévales de France qui se dégradait pierre à pierre, Maurice Duvanel put s’éteindre en paix. Sa voix ne se perdrait plus jamais dans le désert de l’indifférence. Enfin elle était sauvée !

Jean-Christophe Parisot de Bayard "préfet des autres"

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Casquette aux feuilles de chêne sur la tête, Jean-Christophe Parisot-de-Bayard ne se faisait aucune illusion sur ses collègues du corps préfectoral. Il n’était pas issu de l’ENA, et avait été nommé secrétaire général de préfecture à Cahors (Lot) par décision du président de la République Nicolas Sarkozy.
Ce poste convoité passait sous le nez de tous les carriéristes de la haute administration. Verts de rage, ils avaient été coiffés pour ce poste par un homme en fauteuil roulant, dans l’incapacité physique de décrocher un téléphone, de tenir un stylo pour parapher des documents officiels ou soulever une feuille de papier de quelques dixièmes de grammes – plusieurs tonnes pour lui !
La confraternelle détestation que Jean-Christophe Parisot-de-Bayard ressentait à son égard devint encore plus forte lorsqu’il publia son livre « Préfet des autres » (Editions Desclées-de Brouer. Préface de Xavier Bertrand).

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Jean-Christophe Parisot de Bayard avait reçu la médaille d’or de La Renaissance Française des mains du président international, le professeur Denis Fadda (à droite au premier plan).

La maladie s’empara de son corps d’enfant

Dans ce livre, il expliquait son parcours depuis la révélation de cette maladie musculaire rare dégénérative nommée sarcoglycanopathie qui s’empara de son corps d’enfant pour le paralyser entièrement, progressivement.
Adolescent, le jeune homme avait pris la résolution de faire face et de prendre la vie à bras le corps, même si ceux-ci ne pourraient plus un jour esquisser le moindre geste.
Doué d’une irrésistible force de caractère, il avait trouvé une place pour entrer à Sciences Po Paris et suivre les cours par l’entrebâillement d’une porte trop étroite pour la franchir en fauteuil roulant. Il en était sorti avec un doctorat en poche.
Sa rencontre avec Gilles de Robien, maire d’Amiens, ministre sous la présidence de Jacques Chirac, amorça son virage vers de hautes fonctions.
A Cahors où il revêtit l’habit de sous-préfet, il révéla une puissance de travail hors du commun.
Travaillant soixante heures par semaine, il apporta de nouvelles méthodes avec la dématérialisation des dossiers, les réunions à distance, la signature électronique.
"Le handicap est une chance..." disait-il inlassablement aux valides apeurés.


Préfet des rejetés de la société

En 2010, il fut chargé de mission à la cohésion sociale et à l’égalité des chances pour le Languedoc-Roussillon. Il devient le "préfet des autres" –celui qui s’investit non seulement pour les exclus physiques, mais aussi pour ceux qui sont rejetés pour leur origine, leur couleur de peau ou la maigreur de leur porte-monnaie.
C’est en visitant des détenus d’une prison à Montpellier, que ceux-ci reconnurent en lui ce préfet hors norme qui s’investissait pour eux sans porter de jugement sur leur passé.
« Le préfet des autres » dirent-ils de lui. Jean-Christophe Parisot-de-Bayard, touché au cœur, en fit le titre de son livre, en remerciement pour ce qu’ils lui avaient apporté humainement, dans un langage étranger à ceux de l’ENA.

Handicapé, comme tout le monde

Dans sa paralysie physique totale, il soulevait des montagnes, mobilisait les énergies. Il voyait le handicap bien installé chez les valides, incapables pour beaucoup de se remuer pour leur prochain, alors que dans son immobilité totale, il rendait confiance à celles et ceux qui désespéraient de l’existence. « Handicapé, oui, disait-il-il de lui-même. Handicapé comme tout le monde », ajoutait-il, souriant.
Les douleurs ne le quittaient plus depuis longtemps. Avec son épouse et ses quatre enfants, il partageait le bonheur d’être grand parent et de voir gambader les petits bouts de choux autour de son fauteuil électrique. « Il est empli de jouets ! » se réjouissait-il.
Cette souriante vision de la vie qui se prolongera après lui fut celle qu’il emporta dans son éternité. Une bénédiction pour ce préfet à la foi profondément enracinée, que l’évêque d’Amiens Mgr Jacques Noyer avait sacré diacre lorsqu’il exerçait auprès de Gilles de Robien, à l’hôtel de ville de la capitale picarde.